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01/10/2013

[PARUTION] Faits divers


Santiago Espinosa et moi-même avons le plaisir de vous annoncer la parution prochaine d'un volume de mélanges de Clément Rosset, intitulé Faits divers, regroupés par nos soins : des textes perdus, oubliés, peu ou prou inédits pour la plupart des lecteurs (souvent pour nous-mêmes), ou tout simplement difficiles à trouver. La sélection n'a pas vocation à être exhaustive ; elle entend simplement mettre à disposition des lecteurs des pièces que nous avons jugées dignes de son attention, sans qu'elles soient toutefois propres à figurer dans tel ou tel ouvrage à part entière de l'auteur. Nous avons fait précéder la sélection d'une brève petite introduction, dont je dois préciser que, si elle fut écrite à quatre mains, doit son coeur et son corps principal à la plume de Santiago et sa tête et sa queue, plus courtes, à la mienne.

Le livre paraît dans la reprise de collection "Perspectives Critiques" par Laurent de Sutter, aux PUF.

Bonne lecture !


Table des matières

Introduction
1. Entretiens
Entretien avec S. Prat
Entretien avec M. Desbiolles
Entretien avec J.-L. Maunoury
Comment devient-on philosophe et comment le reste-t-on ?
2. Littérature, cinéma, musique
Beckett, l’emploi du temps
Roussel, une littérature pour rire
Réponse à la lettre de Lord Chandos (Hofmannsthal)
Godard, deux ou trois choses
Souvenirs de Daniel Charles
Astérix en Hispanie
Prendre son temps
3. Schopenhauer et Nietzsche
Introduction au Cas Wagner de Nietzsche
Nietzsche, l’infréquentable
Préface à l’édition Quadrige du Monde… de Schopenhauer
Actualité de Schopenhauer
Remarques sur l’esthétique de Schopenhauer
Les insultes de Schopenhauer
4. La morale et l’illusion
Démobiliser
D’un Sartre à l’autre
Question sur Sartre
La faute originaire
5. Cioran et Deleuze
Souvenirs sur Cioran
Correspondance Cioran-Rosset
Sécheresse de Deleuze
Présentation à neuf lettres de Deleuze
Neuf lettres de Deleuze à Rosset
6. Incroyables et merveilleuses
Du dandysme et des dandys
Casanova
Le baiser du vampire
La fin du monde


16/11/2010

Soutenance de thèse

M. SANTIAGO ESPINOSA MALAGON - L’objet musical. Eléments pour une philosophie de l’écoute.


vendredi 19 novembre 2010
14h
A l’IUFM Site Batignolles, Salle 11, 56 boulevard des Batignolles, 75017 Paris

M. SANTIAGO ESPINOSA MALAGON soutient sa thèse de doctorat :

L’objet musical. Eléments pour une philosophie de l’écoute.

Résumés :

La musique est essentiellement inexpressive : elle est incapable d’exprimer quoi que ce soit (même les émotions humaines). Cette sorte de langage — l’articulation de sons dans le temps — est auto-signifiant et ne renvoie qu’à lui-même : la musique s’exprime elle-même. C’est en cela qu’elle s’apparente avec le réel, qui manque lui aussi de signification et est par là tautologique. L’écoute musicale est donc une écoute non-interprétative ; écouter la musique c’est faire attention à la musique et non à ce qu’elle est supposée véhiculer. C’est, en ce sens, une forme d’attention au réel. Aimer la musique, à son tour, c’est apprendre à faire une écoute de cette espèce. Ce que l’on apprend à aimer, c’est l’objet musical tel qu’il est, sans songer à changer la moindre virgule. Et c’est dans cette approbation inconditionnelle de l’objet que réside la joie musicale, que nous pouvons étendre à notre tour à l’approbation inconditionnelle de tous les objet qui conforment le réel, comme nous invite à faire la philosophie tragique. Nous pourrions dire que la musique est l’art tragique par excellence.

The musical object. Some elements for a tragic philosophy

Music is essentially inexpressive : music is unable of expressing anything (not even human emotions). This kind of language — sound’s articulation on time — is self-signifying. It doesn’t refer to anything but to itself : music expresses itself. In this, music is like reality, which is insignificant as well, and therefore tautological. Musical hearing is then a non-interpreting hearing ; to hear music is to pay attention to music and not to that which is supposed to be transported by it. It is, in this perspective, a sort of attention to reality. To love music, therefore, is a form of learning to hear this way. The object that we love is the musical object as it is ; we don’t even dream to change one single comma. It is in this unconditional approbation of the object where musical joy takes place ; and we think it’s possible to spread this approbation to all objects that conform reality. That is what tragic philosophy invites us to do. Music, we could say, is the tragic art par excellence.

18/09/2010

Colloque Schopenhauer


Un Colloque international « Schopenhauer et la question de la vie - Schopenhauer und die Frage des Lebens - Schopenhauer and the question of life » organisé par Arnaud François aura lieu à Université de Toulouse II-Le Mirail les 22 et 23 octobre.

25/04/2006

Rosset et Cioran (par Céline)

ENS Ulm - 4 avril 2006
Rosset face au monstre du pessimisme : Cioran


Rosset cherche, dans son post-scriptum à La Force majeure consacré à Cioran, en quelque sorte les causes de ce qu’il nomme le « mécontentement de Cioran » : incapacité à digérer, pour reprendre la métaphore de Rosset, le réel dans sa totalité, « l’existence en général » comme il l’écrit. Indigestion qui prend la forme du sentiment de l’insignifiance (terme qu’il faudra élucider) dans lequel on peut bien reconnaître le pessimisme le plus noir… Il apparaît en effet que Rosset tient beaucoup plus Cioran pour un pessimiste que Schopenhauer… Ce que Cioran pense également en affirmant : « Je n’ai jamais lu un sermon de Buddha ou une page de Schopenhauer sans broyer du rose ». D’ailleurs, l’opposition avec Schopenhauer réapparaîtra au niveau du beau : consolateur ou inexistant. Mais alors pourquoi Rosset s’intéresse-t-il tant à ce contempteur du réel, ce pessimiste sans joie ? Peut-être pour affronter une fois pour toutes son double à lui (pas celui avec qui il a passé de nombreuses soirées plutôt joyeuses qui était d’après lui « un homme très drôle et plein de vitalité » mais avec celui qui a écrit des livres comme L’Inconvénient d’être né …). C’est bien un sentiment d’accord entre les deux auteurs qui ressort de la majeure partie de cet essai. Et pourtant, on a aussi l’impression que Cioran est celui contre lequel il a fondé sa philosophie : comme si la joie lucide rossetienne était un rempart à Cioran.

Dans L’Inconvénient d’être né en particulier, de nombreux passages sont consacrés à cet amer constat de « la morne insignifiance de toute chose ». Constat que d’un certain côté Rosset accepte en refusant à la réalité tout double mais aussi tout sens, toute signifiance. A partir du constat du sentiment d’insignifiance comme origine du pessimisme de Cioran, Rosset creuse cette notion et distingue à juste titre deux insignifiances qui structurent la pensée de celui-ci.
L’une est une insignifiance intrinsèque que l’on peut percevoir notamment à travers le thème du « hasard de l’existence », plus que présent chez Cioran : « Il y a dans le fait de naître une telle absence de nécessité, que lorsqu’on y songe un peu plus que de coutume, faute de savoir comment réagir, on s’arrête à un sourire niais » où le sourire est loin de représenter quelque adhésion joyeuse à la vie que ce soit. Ou bien encore « Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un événement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du monde ». Ce refus absolu de la nécessité est un des principes que Rosset reprend à son propre compte : une théorie du hasard qui serait héritée de Lucrèce et de Pascal. Ce qui est assez étonnant dans la mesure où Cioran ne cite pas une seule fois Lucrèce dans ses écrits français tout du moins. Mais en effet, ce rapprochement avec l’épicurisme paraît tout à fait juste, Cioran faisant grand cas d’Epicure, pour lui « le moins fanatique des sages » comme il l’écrit dans Ecartèlement et le seul récupérable avec Pyrrhon dans l’Antiquité d’après Aveux et anathème. Peut-être que le fait de tirer Cioran du côté d’un poète, Lucrèce, plutôt que d’un philosophe, Epicure, relève-t-il du désir chez Rosset de consacrer le refus du titre de philosophe que professait Cioran au profit de celui de « penseur d’occasion », lui qui a également écrit un « Adieu à la philosophie » dans le Précis de décomposition (« L’originalité des philosophes se réduit à inventer des termes » et ainsi « En regard de la poésie, la philosophie relève d’une sève diminuée et d’une profondeur suspecte, qui n’ont de prestige que pour les timides et les tièdes »). L’autre : l’insignifiance extrinsèque a partie liée avec la position de l’homme (et d’ailleurs de chaque chose existante) dans le monde, telle que l’analyse Pascal, entre le tout et le rien… malheureusement entre l’infini et le néant. Situation dérisoire et horrifiante que Rosset résume à merveille : « à la fois être quelque chose et ne compter pour rien ». Une médiocrité à proprement parler : une position de milieu et donc finalement de peu de valeur, de peu d’intérêt. A la fois trop et trop peu, pour reprendre les termes pascaliens. Situation qui mène à l’inaction désespérée : « Ne plus rien faire, parce que tout acte est ridicule dans l’infini » (Précis de décomposition). De bons exemples de cela dans les petites anecdotes rapportées : comme le jour où Cioran cesse de se raser en ayant appris l’existence de milliards de soleils à la radio, événement banal qui lui a renvoyé en pleine face –presque au sens propre ici !- l’aspect dérisoire de sa présence dans l’univers… L’existence humaine est une « trace indosable » qui nous condamne à « être un ceci à jamais négligeable dans l’infinité de tous les cela ». Le phénomène typique de cette médiocrité est bien la mort : il s’agit là pour Rosset de « l’aspect le plus voyant et douloureux de cette incurable pauvreté de l’existence » même si ce n’est pas forcément le plus important. J’irais même plus loin en affirmant qu’il ne s’agit là que d’un symptôme, d’un révélateur : « Ce n’est que dans la mesure où, à chaque instant, on se frotte à la mort, qu’on a chance d’entrevoir sur quelle insanité se fonde toute existence ». Il est bon de rappeler la phrase de Cioran qui me frappe toujours autant : « Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance » (toujours dans l’Inconvénient d’être né). Et même, j’ai plus l’impression qu’il s’agit là d’un phénomène lié à l’insignifiance intrinsèque : Cioran en parle toujours en liaison avec le hasard de l’existence, et de façon individuelle : considérée en soi seule, ma mort fait ressortir mon insignifiance. Mais ce pessimisme va encore plus loin que celui de Pascal s’il en est un, dans le sens où pour Cioran, un changement de statut de l’humanité ne serait en rien une solution : c’est l’exception individuelle qui seule pourrait constituer un statut souhaitable. Il pourrait se faire que mon insignifiance intrinsèque soit compensée si j’arrivais à me persuader qu’en réalité mon existence relève d’une nécessité divine ; mais restera encore et toujours mon insignifiance extrinsèque par rapport aux autres, ce que Rosset nomme ma « présence infime », puisqu’ils seraient alors marqués de la même nécessité. Réflexion qui lui a peut-être été inspirée de cette interrogation de Cioran : « En tout dernier lieu, il est tout à fait indifférent que l’on soit quelque chose, que l’on soit même Dieu. De cela, avec un peu d’insistance, on pourrait faire convenir à peu près tout le monde. Mais alors comment se fait-il que chacun aspire à un surcroît d’être, et qu’il n’y ait personne qui s’astreigne à baisser, à descendre vers la carence idéale ? ». Question que Rosset met très justement en relief je trouve : « Qu’y aurait-il de plus reluisant pour moi à être éternel parmi les éternels, plutôt que mortel parmi les mortels ? ». Interprétation de Rosset qui paraît très juste pour révéler le caractère inconsolable de son désespoir.
Plusieurs conséquences tout à fait positives de cette lucidité que Rosset présente aussi pour lui-même : sens critique qui fait s’opposer à toutes les illusions, à tous les doubles au final, comme la religiosité, le sens de l’histoire, le positivisme. Finalement, toutes illusions que Rosset classe sous l’idéologie au sens large : « l’incapacité à savoir ce qu’on sait, à assumer son propre savoir ». Rosset n’hésite pas à dégager tout à fait Cioran de cette accusation et pourtant, Cioran ne paraît pas si clair sur nombre de ces sujets : si en effet dans le premier chapitre du Précis de décomposition il montre que quasiment tout relève de la religion, dressant une « généalogie du fanatisme » à laquelle n’échappent pas justement l’histoire, le culte de la Raison et même la philosophie, et prononçant ce jugement sans concession qu’« On ne tue qu’au nom d’un dieu ou de ses contrefaçons », Simona Modreanu n’hésite pourtant pas à titrer un de ses ouvrages Le Dieu paradoxal de Cioran et à décrire le parcours de Cioran en ces termes : « le jeune Cioran a été friand d’émotions mystiques, l’adulte s’est montré séduit par le dualisme gnostique, tout en se laissant doucement pénétrer par la bien plus revigorante et revitalisante sagesse orientale »). En tout cas il est certain que ce pessimisme révèle l’aveuglement de toute croyance face à sa propre lucidité, comme Rosset le dira lui-même.
Autre conséquence positive qui découle de cette lucidité, un certain scepticisme, en opposition à l’Intellectuel fatigué, incapable de soutenir la lucidité à laquelle il parvient et qui se cache derrière les idéologies. Le scepticisme en réponse au dogmatisme en quelque sorte…
Mais aussi des conséquences néfastes de ce pessimisme sans consolation (à l’opposition d’une philosophie de Schopenhauer ou de Montaigne) : l’absence total d’apaisement. Le mécontentement de Cioran est donc bien plus fort que tout autre, car il ne peut déboucher sur aucun calmant. Ou si peut-être un : atteindre le néant par le suicide comme le souligne Rosset (« c’est le privilège du suicide que d’être ici l’unique voie de salut qui soit raisonnable et crédible ») puisque le rien est un état plus enviable que le presque rien de l’existence. On voit par cette conception du suicide, qu’il faut un peu remettre en cause le statut de la mort chez Cioran que Rosset avait fait ressortir : elle n’est pas du tout que le signe d’une insignifiance –extrinsèque ou intrinsèque comme on voudra- mais elle devient à elle seule, paradoxalement, avec la possibilité du suicide, la seule expérience qui fasse sens, en orientant l’existence humaine en général (d’où est né le dégoût pessimiste) : « La vie n’est rien, la mort est tout ». Mais il faut aussi remarquer que même chez Cioran, la voie du suicide est loin d’être une solution à part entière : d’abord parce que la mettre en pratique est difficile –il ne faut pas le nier- ensuite parce que la mettre en pratique est impossible au sein même de cette philosophie qui refuse tout acte, toute décision menant à application. La solution, s’il en est une, serait plutôt, comme l’explique Cioran lui-même, dans la simple idée du suicide, sorte de sortie de secours dont la présence (rassurante) suffit en tant qu’horizon. Solution toute fondée sur la tautologie elle-même : si je n’avais pas l’idée du suicide, je ne pourrais effectivement pas me suicider… Mais de cette possibilité seule découle une liberté pour l’homme.
Cette impossibilité d’apaisement peut s’exprimer comme « l’interdiction qui s’ensuit de constituer quoi et qui que ce soit en objet d’amour ou d’intérêt ». Conséquence la plus grave pour Rosset, car de là naît principalement la joie : ainsi, pas de beau : on voit bien en quoi la différence s’accuse ici avec Schopenhauer. Pas d’apaisement par la contemplation esthétique, pas d’apaisement par une quelconque pitié, pas d’apaisement dans un renoncement bouddhique. Rosset croit découvrir chez Cioran seulement l’administration ponctuelle d’un «calmant» (penser à autre chose) : mais en réalité, pour Cioran, il n’est pas vraiment loisible de penser à autre chose…

Bref, après ce développement assez long sur Cioran, et qui peut paraître autonome, Rosset prend soin de le rattacher à sa philosophie propre. Et on comprend que ce lien est loin d’être anecdotique : on pourrait dire que la philosophie de Cioran a constitué son idée du tragique (pas de sens caché aux chose à découvrir, refus des doubles, etc) MAIS que Rosset lui a associé son idée de la jubilation au sein même du tragique. Il adapte cette thèse aux termes –pascaliens- dans lesquels il a rendu la pensée de Cioran : il produit l’hypothèse « d’une satisfaction totale au sein de l’infime même ». Ainsi la question fondamentale de la philosophie de Rosset « y a-t-il une alliance possible entre la lucidité et la joie ? » semble être déduite directement de Cioran. Je l’ai ressentie comme cela en tout cas.Il prend même en compte des objections virtuelles que pourrait opposer Cioran et les récupère à son propre compte : c’est l’absurdité de cette joie follement inexplicable et consciente de son absurdité qui en fait son intensité et sa valeur. On voit une sorte de désaccord fondamental qui serait tout simplement celui de deux personnalités, de deux dispositions d’esprit : Rosset n’oppose pas d’arguments à Cioran, mais seulement un constat. Une telle joie existe : Mozart, Nietzsche, sans parler de Rosset en personne… Joie de vivre à laquelle il apparaît bien vain de lui opposer sa dépression nerveuse (seulement une maladie d’après lui contre laquelle on ne peut rien faire mais qui a été aussi une fortification de la joie comme il explique dans son interview avec Jean Blain). Mais un tel constat est-il vraiment tenable ? Pour ma part, j’aurais tendance à soutenir que le contre-argument de Cioran tient toujours : peut-être peut-il y avoir une joie au sein de la lucidité, mais plutôt comme une pause, des temps de répit. Ce qu’il faut encore montrer… En tout cas, ce qui ressort de ce texte je trouve, c’est l’insignifiance qui frappe la joie rossetienne elle-même : son caractère totalement hasardeux (sur quel individu tombe-t-elle ?) est un nouveau signe de tragique. Ce que Rosset tournerait une fois de plus à son avantage bien sûr en y trouvant là une marque encore plus grande de sa valeur.

01/03/2006

Introduction à Clément Rosset

(Cours introductif 26/02/2006 - ENS Ulm)


Je ne réussirai pas par cette introduction à présenter de manière exhaustive et synthétique tout ce que j’aimerais aborder. La suite de l’atelier s’en chargera. Je tiens à esquisser quelques traits généraux et quelques traits plus précis qui nous lanceront dans la réflexion.
Je tiens tout de suite à prévenir ceux qui seraient venus ici pour découvrir un grand philosophe et une pensée complexe qu’ils seront déçus. Car je m’attaque à un philosophe décevant, mais qui, pour les raisons qui le rendent tel, est aussi réjouissant. Il n’y aura probablement pas de questions auxquelles je pourrai répondre à la fin de cet exposé : soit comme moi vous achopperez sur la facilité de Clément Rosset, soit vous y chercherez un impensé qui par définition n’a pas été pensé et ne m’intéresse donc pas – même s’il peut intéresser un autre genre de philosophe. La premier but de Rosset est de faire simple quand beaucoup font compliqué. Je le répète, la richesse de la pensée que nous allons étudier ne va aucunement de soi et je viens, autant que vous, je l’espère, chercher des réponses et non vous enseigner une doctrine. Peut-être ne trouverons-nous rien de plus que ce qui est écrit. Je l’espère même ! Je veux plutôt dire : peut-être trouverons-nous qu’on ne peut rien tirer en plus de la philosophie de Clément Rosset et qu’elle s’arrête là où son auteur s’arrête. Je ne saurais pourtant me contenter d’en déguster la lecture en privé. Et si je pouvais au moins vous donner le goût de le lire et d’en faire votre philosophe, non tutélaire, mais marginal, que l’on sort en cachette, une sorte de péché mignon du philosophe, eh bien j’aurai au moins transmis quelque chose. Et si je me suis tant acharné à monter cet atelier c’est que j’estime qu’il ne peut nuire à personne d’être un minimum rossétien et, je dirais même, de tenter d’être optimalement rossétien, de maximiser la part raisonnable de Rosset que l’on puisse s’autoriser dans une pensée philosophique dite sérieuse – universitaire entendons.
J’ai découvert Rosset en hypokhâgne, à l’époque où on le lit pas encore vraiment la philosophie (pour ma part en tout cas). Je dois avouer que je le trouvai difficile et ne lus pas en entier l’Anti-nature, faute de temps et de courage. J’oubliai donc cet ouvrage pendant près d’un an, si l’on excepte quelques furtives consultations. C’est lors de ma deuxième khâgne que je découvris qui était pour moi Clément Rosset. A nouveau notre professeur nous conseilla la lecture de l’Anti-nature. C’était, à deux ans d’intervalle, la deuxième fois que j’étudiai avec ce professeur le thème « la nature ». Et je dois avouer, qu’à part Aristote, c’est Clément Rosset qui me fit enfin comprendre ce qu’on pouvait entendre par nature – nature inexistante selon lui, nous le verrons. A cette relecture, fragmentaire, et peut-être sous l’effet d’une plus grande maturité philosophique, je découvris avec un certain enthousiasme la portée de notions telles que hasard, artifice, univocité de l’existence, immanence, arbitraire. Je soupçonnais heureusement déjà ce qu’on était en droit d’entendre par ces termes mais je ne pense pas avoir eu une lucidité suffisante avant cette rentrée de seconde khâgne. Et c’est bien de lucidité qu’il s’agit. Car j’estime, et je m’en expliquerai, que Rosset est un philosophe lucide par excellence, cruellement lucide. Et vous pouvez déjà noter que la lucidité – un peu au sens de lumen naturale, de la raison du siècle classique, mais en un sens évidemment autre – en ce qu’elle est transparence, dévoilement, éclairage, est la faculté même qui donne accès au réel dans sa plus haute cruauté. Cruauté : le réel cru, sans cuisson permettant de l’ingérer plus facilement. Le cru c’est l’indigeste. Or la pensée est estomac pour Nietzsche. Jaugeons les estomacs à leur résistance au cru. Le cru c’est aussi le saignant (cruor en latin). Ainsi celui qui prendrait tout le réel, rien que le réel serait comme celui qui mangerait le steak, mais cru et en buvant en plus de cela le sang qui macule la planche à découper. Un steak même pas bleu.
Ceci nous écarte d’un malentendu. Eclairer, dévoiler, montrer le réel, ce n’est évidemment pas accéder au Bien-Soleil qui irrigue de sa lumière le ciel des idées et assigne à chaque étant son mérite en vertu de son degré de conformité à ces idées. Il n’y a pas de bonnes copies chez Rosset, non pas parce qu’il n’y a pas d’original, ou que l’original serait lui-même une copie, ou encore qu'il n'y aurait que des simulacres, mais parce qu'il n’y a que des originaux. Et les copies sont plus ce que nous accolons au réel que ce que dans le réel nous prendrions à tort pour le réel. L’apparence est tout le réel, non que le réel ne soit qu’ondoyance trompeuse, mais parce que seule l’apparence peut exprimer – et non contredire ! – la profondeur, l’épaisseur, la saveur du réel. Platon invite à la circonspection radicale, Rosset, lui, n’est pas prudent quant à ce qu’il voit (et qui en vérité ne n'est pas tel), mais quant à ce que les hommes ne voient pas dans le réel. Ces hommes disent : vous ne le voyez pas, mais le réel c’est autre chose, c’est plus que ça, c’est plus compliqué que ça. Rosset croit à ce qu’il voit et dit que ce qu’il voit est tout ce qui est. De là à définir ce qui est, c’est un autre problème. Mais même cette difficulté d’accès au réel ne constitue pas une objection contre sa simplicité, son univocité empirique. Ce n’est pas faute d’une connaissance transcendante (l’idée ou la forme), de vérités éternelles et innées (que le Dieu cartésien aurait mises en moi), ni même d’une connaissance a priori par concepts, que je ne comprends pas ce que je vois. Bien au contraire, c’est à appliquer ces doubles (sens, raison) au réel que je le perds. C’est en le saisissant qu’il s’échappe. Me direz-vous, voici un nouveau scepticisme, qui ne fait qu’affirmer l’impuissance de notre raison. Ce n’est pas totalement faux. Car Rosset se voit contraint, comme le sceptique, de ne pas pouvoir en raison affirmer, démontrer que le réel n’a pas de nécessité, de cause première, de raison cachée. Il serait pour le sceptique aussi absurde d’affirmer l’un que l’autre. Je ne peux savoir. Or on aimerait que Rosset sache que le réel est véritablement univoque. Et je ne suis pas loin de penser, qu’en fait, Clément Rosset n’est pas si sceptique que ça et que derrière cette impuissance de la raison, il ne laisse rien subsister, malgré quelques remarques maladroites ou qui du moins ne nous laissent apercevoir en lui qu’un disciple attardé de Montaigne. Clément Rosset ne laisse pourtant pas de revendiquer un héritage sceptique : sceptiques grecs, Montaigne, Hume. Mais il se recommande aussi de philosophes dont le scepticisme n’est qu’un instrument appelé à se résorber. Lucrèce, Pascal, Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche. Positions plus complexes donc.
La lecture de Le Réel, traité de l’idiotie fut pour moi une révélation. Drolatique, littéraire, très simple et en même temps très fin, ce livre m’apprit que la réalité est « idiote », c’est-à-dire simple, unique et univoque, tout entière en elle-même donc. En jouant avec les mots nous en arrivons donc à dire que l’"idiot" est celui qui ne voit pas de doubles et saisit donc le réel comme réel et non comme succédané d’un éventuel autre ou ailleurs. Lucide par excellence, il s’oppose au métaphysicien, au religieux, à l’intellectuel, ou à tout homme qui, par son intelligence, par son savoir, manque justement le réel. Il serait ainsi possible d’inverser le sens des mots et de renvoyer ces formes d’intelligence à la bêtise et la simplicité à une supériorité intellectuelle incomparable. Supériorité de résistance. Car une fois fait le deuil du double, une fois admise la plénitude du réel (et même si nous ne comprenons pas ce réel – ce qui ne veut pas dire qu’il y ait quelque chose qui puisse le faire mieux comprendre.), la résistance à l’indigeste réel en est renforcée et la joie redoublée. Si l’on peut accepter sans recours autre que ce qu’il y a à accepter, on peut dès lors tout accepter – et rien ne peut donc gâcher une joie qui se produit malgré tout ou grâce à tout. Je vous expose tout cela comme s’il n’y avait pas de problème. Or, plus j’y songe, plus je suis embêté par un certain nombre de problèmes que Rosset n’a peut-être pas vus ou dont il se fiche peut-être. Je vous le dis tout de suite, ces problèmes n’invalident pas selon moi sa pensée, ils invitent cependant à un parti pris : soit accepter le scepticisme et donc la non-récusation d’une éventuelle nécessité des choses ni démontrable ni contestable en raison, soit dépasser le scepticisme et accéder à un savoir positif qui assumerait la contingence dévoilée par un certain scepticisme, non en l’imputant à une faiblesse de notre raison, mais au réel lui-même, nécessairement et absolument contingent. Je reprends ici grossièrement la problématique du récent livre de Quentin Meillassoux, Après la finitude, essai sur la nécessité de la contingence. Trop grossièrement et évidemment sans prétendre en rendre la subtilité et la portée. Je le fais parce que c’est la lecture de cet ouvrage qui m’a fait douter de la pensée même de mon philosophe fétiche. Peut-être justement trop fétiche. Mon défi est donc le suivant : soit mon adhésion à sa pensée est de l’ordre du fétiche, de la croyance, de la persuasion, une sorte de choix de vie, éthique plutôt qu’épistémique ; soit je tente de maintenir mon adhésion, non plus sur un régime anti-épistémique, mais bien sur un régime de savoir (qui conserverait cependant son projet éthique crucial) : Clément Rosset dit juste et ne le dit pas au hasard. Seulement, Rosset ne rend pas toujours clairement raison de l’irraison des choses, contrairement à Quentin Meillassoux. Mais Clément Rosset se soucie peut-être peu de sauver la philosophie. Il n’est donc pas question de comparer l’entreprise de M. Meillassoux à une quelconque intuition de Rosset, trop peu développée par celui-là. Ce sont deux régimes de parole incommensurables. Et Rosset échappe selon moi au piège du scepticisme qui le ferait retomber malgré lui dans l’incommensurabilité de la pensée – donc du pour-soi – et de l’en-soi en ménageant quelque place pour un possible impensable, possibilité que les choses soient nécessaires, aient un en-soi, mais sans que l’on puisse en dévoiler la raison, la nécessité ni la contingence. Non. Le réel est indicible parce que tout réel échappe à nos mots. Dire qu’il pourrait y avoir une raison d’être des choses, un monde plus vrai, plus essentiel revient à accorder ce dont on postule l’existence au mots mêmes qui postulent cette existence. On ne sort pas du langage et donc de la pensée et donc on ne peut attribuer d’existence non empirique à un être hétérogène à la pensée. Or l’homme ne peut rien dire de rien, il ne peut à la limite que parler de lui, de son langage. Lorsqu’il parle métaphysique il parle de lui non de l’être. Lorsqu’il rêve d’ailleurs, il parle de lui, de son manque, non de quelque chose qu’il vise. L’homme se vise lui-même dans ses constructions de pensée. On ne peut rien dire de rien, l’empiricité même (le réel tel quel, je ne veux pas dire en soi !) est soumise à l’indicible et c’est justement cet indicibilité qui fait que nous cherchons des doubles. Faute de comprendre ce qui est je crois en quelque principe qui puisse en rendre raison. Rosset invalide donc l’hypothèse même d’un être de l’étant, d’une chose en soi, d’une essence idéelle, d’un au-delà métaphysique ou religieux, d’une dérobade différAnte de la vérité, parce que ces instances n’ont jamais été formulées que par le langage se heurtant à son impuissance – face, je le répète, à ce qui est devant lui, et non face à ce dont il assume l’existence inaccessible. Comme Nietzsche, Rosset suspecte donc ces pensées du double pour la seule et suffisante raison qu’elles ne se rencontrent qu’accompagnant un déni de réalité. Pas une pensée prétendument fondatrice, transcendante, qui dans un même mouvement ne dénigre l’existence hic et nunc. C’est parce que je ne digère pas ce qui m’arrive que j’en viens à affirmer la nécessité du double (ou, chez le sceptique, l’impossible impossibilité) . Ce n’est pas parce que j’affirme cette nécessité que je dénigre le réel. Ce n’est pas la métaphysique qui enseigne la supériorité ontologique de l’essence sur l’existence, c’est l’âpreté de celle-ci qui fait désirer celle-là.
J e vais maintenant essayer de présenter les deux titans de la pensée de Clément Rosset, dont le combat n’est pas fini mais est pourtant très simple à décider. J’ai fait ce résumé à partir du Traité de l’idiotie.

Les types du double

L’homme fait preuve d’une virtuosité manifeste dans la production de doubles. Il est doué d’une faculté antiperceptive. Capable de savoir tout le tragique de la vie mais pas de le supporter, de le digérer. Il a comme un œil de trop. Coupable non d’être aveugle mais voyant. Je vois le réel mais justement parce que je le vois je fais comme si je ne le voyais pas. Deux dénis différents : cela n’est pas ; cela ne doit pas être.


Triple fonction

1) Fonction pratique, de mise à l’écart. Contredire que A=A ; l’événement réel perçu comme une caricature de l'événement attendu, comme erreur du destin, comme illégitime. Cf. Œdipe.

2) Fonction métaphysique, d’interprétation. Duplication, refléter pour comprendre, donner un sens. Le miroir re-produit l'univoque, c'est un point d'appui. Sensible/idées, matière-accident/forme-essence, réel apparent/réel rationnel, étant/être.

3) Fonction fantasmatique, de production d’un objet manquant pour rendre compte du désir. Je désire toujours l’autre. Jamais ceci mais toujours autre chose. Incapacité du désir de se fixer sur un objet, sauf à n’être plus désir. Incapacité de jamais apprécier en tant que tel l’objet qui n’existe qu’ici et maintenant, qui n’offre aucun recours par quoi l’expliciter ou le valoriser, qui demeure à jamais dans son propre être, irréparablement unique et idiot. Désir de rien donc, désir du désir.

La recherche du sens (Hegel par exemple, et ses avatars modernes) comporte une structure analogue à celle du désir en tant que désir de rien ( ce qui n'est pas ne rien désirer, ni désirer qqch, ni désirer le néant). Le désir doit se nourrir de l'insatsifaction, il doit désirer mais doit désirer rien (la disparition du "ne" expletif est importante).
Une fois que les doubles du réel ont été invalidés dans leur prétention à l’existence, puisqu’ils sont signes d’un autre, d’un ailleurs, d’un à venir, d’une absence, il reste le réel. Mais qu’est-ce que le réel? Doit-on le définir en creux, comme ce qui est sans double. Clément Rosset le définit ainsi. Le réel n’est donc perçu tel quel que lorsqu’on l’a admis sans miroir. Le réel n’est-il pas trop simple pour le langage ? La réalité, ce monde qui est tout entier tout ce qu’il est, et dont les doubles masquent – mais pour un instant seulement – l’insoutenable simplicité, n’est-elle pas aussi simple à vivre que difficile à formuler ? Du réel, nous ne pouvons pas dire grand-chose, et pourtant c’est là, selon Clément Rosset, qu’il faut commencer à parler.


Les aspects du réel

Le hasard

C'est-à-dire que les choses n’ont pas de sens. Aucun sens ne peut m’être dispensé avec l’être. Trois livres décrivent parfaitement cette insignifiance (L’anti-nature, Logique du pire et Le Réel, traité de l’idiotie).Le hasard y est vu comme impossibilité pour l’être de se donner comme loi, sens, raison, cause, nécessité sans l’appoint de l’homme. Je le disais, il n’est pas de sens et de nécessité qui ne soit le fruit d’une volonté de faire parler un réel qui ne peut qu’être muet.
Cependant, « toute indétermination cesse au seuil de l’existence .» Une réalité advenue cesse d’être hasardeuse, non pas qu’elle soit immuable, soustraite au devenir. Mais ici et maintenant, une réalité est nécessairement quelque chose et nécessairement ce qu’elle est et rien d’autre. Nécessairement hasardeuse parce que le hasard constitue l’essence du réel ; hasardeusement nécessaire parce que, fruit du hasard, une chose ne peut néanmoins pas être n’importe quoi. Nécessité pour être d’être quelque chose et donc quelconque. Rosset convoque l’exemple du Consul de Au-dessous du volcan de Malcom Lowry. Le réel y est dit comme à la fois anyhow et somehow, de toute façon d’une certaine façon. Pour être il faut être quelque chose et si possible quelque chose de déterminé. Là est bien l’insignifiance du réel qui est de toujours être signifiant, quel qu’il soit, aussi absurde nous semble-t-il. Il se signifie lui-même et rien d’autre et c’est cela qui fait son insignifiance, le fait qu’il ne puisse être rapporté à aucun système de sens. Signifiant d'un signifié qui n'est autre que lui-même. Il ne veut rien dire d'autre que le fait qu'il est. Il y a donc une antinomie insurmontable entre hasard et modification : si ce qui existe est essentiellement hasard, il s’ensuit que ce qui existe ne peut être modifié par aucun aléa, aucun «événement». Jamais le hasard ne sera changé par le hasard. D’où miracle permanent et monotonie absolue ! Sans nature, tout étant est un miracle mais si tout est miracle rien n’est miracle et tout est donc mono-tone, qui ne parle que d'une voix.
La coïncidence du nécessaire et du non-nécessaire, qu’un chose soit et demeure sans raison d’être et de demeurer, est un fait troublant : elle est sans motivation et donc implacable parce que sans motivation. On ne rompt pas une chaîne causale inexistante. Pour la même raison la joie ne peut être interrompue puisqu’elle aussi est sans cause assignable. Ce qui n’a pas de cause ne peut cesser d’être, du moins nulle cause ne peut le faire se lasser d’être. On ne peut m'invoquer une raison qui contredirait ma raison d'être joyeux puisque je n'ai justement qu'un non-sens au fondement de ma joie! Il faudrait retirer le réel à la joie pour l’épuiser. La joie n’est en effet pas le contentement. Les deux s’opposent comme le non-sens inépuisable et le contenu, limité et précaire.
Le sens est une "valeur ajoutée". Toute lecture du réel est donc un faux dans la mesure où elle ne le lit que pour donner une valeur ajoutée à ce qu’elle croit lire. Valeur sans valeur au contraire du réel qui lui, pour être sans valeur, est justement doté d’une valeur inépuisable puisqu’inassignable.

Idiot
C'est-à-dire selon l'étymologie grecque : simple, unique. Stupide, sans raison, comme l’est l’infinité des possibles, mais aussi simple, unique, comme l’est la totalité du réel. « La vie est une histoire racontée par un idiot pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. »
Le réel est imitable à merci sans jamais rien imiter soi-même. Or il faut craindre le double puisque au réel rien ne manque. Il suffit à notre bonheur, tout nous y est donné. Pour parler comme Kant il ne s’agit pas de se demander si le bonheur est possible puisqu’il existe. Il s’agit de se demander comment il est possible. Mais aussi comment il est peut-être rendu sinon impossible du moins ardu. Car s’il y a bien une réalité omniprésente et tragique par excellence, à laquelle chacun doit s’habituer mais à laquelle personne ne s’habitue jamais, c’est la mort, fait réel s’il en est mais également irréel parce qu’inexpérimentable. Cette proximité et cette distance de la mort en font comme un appui pour la joie.
La mort implique que moi-même et les choses auxquelles je suis attaché disparaîtrons un jour et sombrerons dans l’oubli, comme si nous n’avions aucunement existé. Je n’ai pas d’Histoire parce que mon existence est insignifiante, comme toute réalité, n’en déplaise à Hegel. Je n’ai pas non plus de durée puisqu’en fin de compte je me dilue dans l’infinité des morts et des oubliés. Comment « la vie en conscience » est-elle alors possible ? Par la grâce : grâces juridique ; magique ; esthétique ; amoureuse ; théologique, sauvant soit de la mort, soit de la pensée de la mort. Mais plus sûre est l’allégresse, amour du réel, amour inconditionnel, incirconstancié, sans complément d’objet. Amour du seul fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. L’étonnement ontologique étant ce qui seul ne s’autorise ni de sens ni de hasard, incompréhensible absolument et impossible à mettre en question. L’amour du réel implique l’amour de tout objet, tandis que, par exemple, le simple amour de la vie n’implique pas celui du réel. En fin de compte, la mort est sans rapport avec le réel, sans prise sur lui, elle n’a d’incidence que sur ses témoignages, non sur le fait que le réel puisse à présent et toujours fournir des témoignages. Enfin, l’allégresse est une voie d’accès au réel, un moyen de connaissance : en me faisant aimer ce qui est, elle me le livre tel qu’il est, sans ses doubles, sans que je manque de quoi que ce soit.


Résumons donc les points qui sous-tendront nos réflexions dans les prochaines séances :

- Le réel est simple, sans double et pour cela singulier, incompréhensible, insaisissable. Définition a contrario du réel (cf. Le Monde et ses remèdes) : pas de définition positive possible. Le réel est sans raison, sans finalité, sans prise pour une illusoire liberté humaine, il est a-logon. Le logos ne peut rien en dire. Rosset débusque chez les hommes une fuite face au réel, fuite intellectuelle, affective et morale. Là sont la folie et l’illusion. Le seul discours possible est donc tautologique, conforme au principe d’identité qui dit que A=A (et non A=A' : Hegel).

- Le réel est tragique. Sa facticité est incontestable, alliance de l'impossible et du nécessaire, comme la mort dont parle Jankélévitch. La philosophie tragique s’oppose aux doubles, à l’anti-tragique qu’expriment tout type de morale, le désir et la métaphysique. La morale ne condamne pas le mal mais le réel.

- La philosophie boude le réel. Le langage le manque, sauf à l’assumer et le célébrer, c’est la grâce ou l’allégresse esthétique. Nous verrons plus tard le rôle fondamental de la musique, langage qui ne dit rien, signifiant sans signifié qui constitue ainsi un effet de réel. Non un double du réel mais une partie du réel, un surgissement de réel parmi le réel, témoin de l'existence et non un double de la réalité, ni même une autre réalité. La littérature également est un moyen privilégié d’expression du réel. Rosset rend hommage dans le désordre à Balzac, Roussel, Shakespeare, Aristophane, Molière, et bien d’autres dont le propre est d'assumer le tragique.

- La joie constitue un effet indestructible de l’adhésion au réel, effet d’une logique du pire (j’accepte que tout soit tel qu’il est, je m’attends au pire, rien ne peut donc atteindre ma jubilation) ; effet aussi d’un réel singulier, étrange, irréductiblement unique et miraculeux du seul fait d’être.