10/01/2009

Mise au point

Suite à la série d'émissions des Nouveaux Chemins de la Connaissance consacrées à Clément Rosset, je tiens à faire une mise au point. L'exercice radiophonique impliquant certaines contraintes, tout ce qui devrait être dit n'a pu être dit, ni dit comme il aurait dû l'être. Je répondrai notamment à un commentaire sur le site de l'émission, que je crois comprendre de la sorte. On nous y reproche (mais à qui précisément?) de confondre "tragique social et existentiel". Je crois percevoir ici l'indignation soulevée par nos (trop rapides et trop abruptes) réflexions sur la complétude du monde. Il est en effet presque indécent de dire à la radio, trop légèrement forcément, que le monde ne manque de rien. Moi-même, répondant à une provocation de Raphaël Enthoven, j'ai affirmé que la faim dans le monde n'était pas l'indice d'un manque, sinon d'un manque concret, "provisoire". Je voulais dire par là que la question méconnaissait (à dessein évidemment) le plan sur lequel porte la thèse (nietzschéenne, rossétienne) selon laquelle le monde se suffit à lui-même. Il ne faut en effet pas confondre le manque ontologique et le manque empirique. Il est socialement et humainement signifiant de parler de manque (de nourriture, de justice sociale, de paix, de logements, de culture). Mais il n'est pas philosophiquement fondé de désigner un autre dont le monde aurait besoin pour être compris (comme bon ou mauvais notamment ou comme dégradation matérielle d'un monde idéel). La thèse de la complétude du monde signifie donc que ce monde (hic et nunc) étant le seul monde, il ne saurait y avoir (hic et nunc) de meilleur monde ou simplement d'autre monde possible. Il n'y a littéralement rien dont le monde pourrait manquer et ce tout autant parce que le monde est plein que parce qu'il n'y a rien hors de lui (et qui pourrait être ce dont il manque). En somme, ni intrinsèquement, ni extérieurement (absolument), le monde ne peut manquer de rien. Comme il n'est pas possible de parler, en quelques minutes d'antenne, comme on le souhaiterait d'un philosophe, quoi qu'on en dise, difficile, j'invite les auditeurs à (re)lire les notes sur Nietzsche dans La force majeure.

En ce qui concerne une éventuelle "confusion du tragique social et existentiel", je dirai deux choses. D'une part que le tragique social, que je crois comprendre comme le fait qu'il y a des injustices, des guerres, des meurtres, des affamés, des "damnés" victimes du mépris de, comme il est dit, "Maîtres esclaves", ce tragique est pour nous véritablement différent du tragique existentiel. Il est certes tragique (à la fois nécessaire et impossible, factuellement inévitable parce que inévité) qu'il y ait tout ça, mais nous ne pouvons le justifier et le qualifier de bon. La complétude d'un état de choses ne signifie pas que c'est un bon état de choses. En somme, il n'a jamais été question de dire que ce qui arrive est toujours souhaitable. La joie - que nous avons inlassablement qualifiée de folle et paradoxale - n'est pas la traduction d'une justification du monde. Malgré tout ou grâce à tout, la joie est joie de l'existence en général, comme telle. Et l'approbation du réel sous tous ses aspects l'affirmation instantanée (i.e. présente) que, quoi qu'il se passe, le réel est complet, parfait (non moralement parlant). Mais précisément, la joie tragique est le contraire d'une justification. Il ne s'agit pas de se réjouir du mal mais de se réjouir de n'importe quoi, aussi bien de rien que de tout, indépendamment de l'objet de la réjouissance. Nous l'avons également martelé, la philosophie de Clément Rosset n'interdit en aucun sens l'action et l'éventuelle transformation du monde. Seulement, celle-ci ne peut être que temporelle (on ne change pas le réel advenu mais on peut faire advenir un réel dont on est, partiellement, cause, même si cette action ne change, globalement, rien au cours hasardeux des choses). Au niveau microscopique humain, l'action n'est jamais qu'un aspect du réel, du hasard, une maîtrise relative et objectivement dérisoire (mais perçue, légitimement, comme significative) du monde dans lequel nous vivons. Il y aura progrès relatifs, dispersés, empiriques, mais pas de mouvement général, idéal et significatif à l'échelle de l'existence, de Progrès. L'action est nécessairement localisée, dans l'espace et dans le temps. Elle ne complète pas le monde dans le sens d'une plus grande justice, d'une amélioration, elle n'est qu'une parcelle de son cours.

D'autre part je dirai que le tragique, n'étant qu'une désignation du réel, sub specie vitae si j'ose dire, ne saurait être dissocié. Social et existentiel ne diffèrent qu'en degré ou en perspective, selon l'échelle adoptée. Il n'y a pas, ce me semble, de différence de nature entre les tragédies quotidiennes non moralement significatives de l'existence humaine (mort, maladie, mélancolie, dégoût, suicide...) et les tragédies sociales (moralement, ou plutôt juridiquement, socialement significatives). Le tragique n'est que la traduction du fait que ce qui a lieu ne saurait avoir lieu qu'ici et maintenant, de façon irréversible, unique et, en un sens, inévitable. Ce qui ne veut pas dire qu'on n'aurait pas pu "mieux faire", mieux redistribuer, mieux assister. Cette meilleure organisation politique possible de la société n'est pas une objection au fait que le monde est parfait. Elle n'est qu'une probable (et non possible) situation future de la société que certains moyens humains peuvent contribuer à créer. Les hommes, il faut le répéter, ne sont pas extérieurs au monde, ils n'en sont pas séparés, ils y sont même coincés. L'approbation tragique de la vie, de l'existence, du réel, du monde, du temps ne me semble donc pas condamner les hommes tragiques à un Oui servile à toutes choses. Il n'y a pas de "phobie du dire Non à la non-vie", seulement un refus de croire que les dommages pourraient ne pas être réels. La philosophie de Rosset n'a certes pas théorisé les conditions d'une action politique locale sur le monde, mais elle ne les interdit pas non plus. Seulement, elle me semble constituer un salutaire remède aux illusions idéalistes et moralisantes au profit éventuel d'une création lucide de présents plus désirables. Elle est comme la première étape, le diagnostic (qui est déjà en même temps une cure) des mécompréhensions du monde. Une fois débarrassés de l'encombrant fardeau moral, nous pouvons, ce me semble, continuer de produire minimalement le présent. Mais cela implique une puissance d'agir et un monde réel sur lequel agir que la condamnation de l'ici-bas ne permet pas respectivement d'acquérir et de penser.