29/05/2006

Le pouvoir politique : une mise à l'épreuve des doubles (par Félix)

Nice, le 12 mai 2006


On peut situer la philosophie de Clément Rosset entre deux écueils définis par lui, disons plutôt qu’il s’agit moins d’une philosophie au sens classique que d’un effort permanent de jouir du réel en écartant ces deux écueils.

Le premier écueil est théorisé dans Logique du pire, effort permanent pour distinguer le tragique de ses contrefaçons. Le chapitre II intitulé Tragique et Silence distingue page 65 :

- une mauvaise répétition ou répétition rengaine qui est à proprement parlé pessimiste (il la dégage de l’oeuvre de Schopenhauer), pathologique et dangereusement encline au renoncement. C’est une «répétition à l’arrêt », « tragico-comique » et dont l’histoire ou l’actualité nous offre une perpétuelle illustration – le Comité de salut public 2ème mouture chercher si possible un discours.

Le contre point est la bonne répétition, nommé, sous l’influence explicite de Différence et répétition, « répétition différentielle qui signifie retour d’un élément différent à partir d’une visée du même. » On retrouve cette bonne répétition dans la méthode des exemples répétée qui permet d’aboutir à un effet de réel qui compte beaucoup plus que toutes les interprétations conceptuelles que l’on peut en faire. Ainsi on aboutit à une structure que l’on appellera analogique car elle est un geste qui remplace l’impossible tautologie. Disons qu’elle fait effort vars la tautologie définie par Rosset comme A est A sur le mode du A est A’, légère différence qui autorise et légitime l’effort d’un discours philosophique. Cet effort est semblable à celui de la cure psychanalytique qui relève selon Rosset d’une telle volonté de répétition.

Pour saisir la puissance philosophique de Rosset, il faut s’interroger sur la méthode qu’il utilise pour s’installer dans le réel, pour l’accepter et en jouir pleinement. Car une chose est de condamner les doubles philosophiques, une autre est de trouver une structure de duplication qui permette de ne pas sombrer dans les illusions pratiques du double. Car les illusions dénoncées par Rosset dans le Réel et son double ont des conséquences pratiques évidentes : le cas d’Oedipe est encore une fois exemplaire. La duplication est certainement une nécessité et on ne peut pas en faire l’économie, comme le montre la véritable entreprise rossetienne qui a passé une grande partie de sa vie à traiter des doubles, à les condenser, à les réduire. Comme le dirait Spinoza, même après avoir découvert les illusions du double, on ne saurait retomber irrémédiablement dans l’illusion : c’est le travail même de l’imagination

Or l’analogie est exemplaire dans son usage comme il l’écrit en parlant de la bonne structure de duplication dégagée dans Logique du pire :

Analyse de la cure psychanalytique p.66 : ne pas sombrer dans la répétition névrotique suppose une volonté de provoquer une répétition-différence qui permet l’émergence d’une nouveauté.

On ne peut pas renoncer aux répétitions car ce serait « renoncer à vivre : car la vie est faite de répétition exigeant sans cesse un retour des appétits divers. Il va donc s’agir de passer d’un certain type de répétition à un autre : d’où la différence entre deux formes de répétition, et l’idée qu’il faut passer d’une forme de répétition morte (sans différence) à une répétition vivante (avec différence). (…) Tous les analystes sont sensibles, non seulement à la répétition dans le comportement, mais aussi et peut-être surtout à la nouveauté en laquelle le prisonnier d’un cercle névrotique camoufle sans cesse ces répétitions. Il y a bien une répétition, mais seulement sur le mode analogique, dont l’analogie n’est perceptible qu’à l’analyste, l’analysé vivant sur le mode d’un nouveau radical son analogiquement répété. »

Peut-être est-ce cette méthode analytique que l’on retrouve dans le Réel et son Double qui est un exercice analogique particulièrement riche car il permet de dégager une même structure, un même effort de répétition, à travers une multiplicité d’exemple. Posons lui la question : quel rapport entre cette bonne répétition et l’analogie qui est au cœur de ses ouvrages postérieures ?


- le deuxième écueil est celui du redoublement qui consiste à masquer le réel pour éviter de le voir en face. Une entreprise nietzschéenne qui commence en fait dès l’Anti-Nature avec l’entreprise de désapprentissage qu’il nous conseille de réaliser au début du chapitre premier de la partie intitulée Le monde comme artifice p.47

« Considérer le monde indépendamment de l’idée de nature revient à généraliser une expérience de désapprentissage » dont le produit est une émotion devant l’universalité de l’artifice. Cette expérience est au cœur des ouvrages suivant le mot d’ordre du Réel et son double dont la critique porte sur toutes les formes de mauvais doubles qui sont selon Clément Rosset l’expression de notre condition. Mais une solution en creux s’esquisse au sein de ces deux ouvrages, qui articule un bon double, une volonté de dupliquer le réel dans son pluralisme originellement hasardeux, volonté dont les pratiques de l’artifice dégagée dans l’Anti-nature peuvent être rapprochées.

" On peut concevoir une structure non métaphysique de la duplication, qui aboutit au contraire à enrichir le présent de toutes les potentialités, tant futures que passées. C’est le thème, à la fois stoïcien et nietzschéen, du retour éternel, qui vient paradoxalement combler le présent de tous les biens dont le prive la duplication métaphysique. (Le réel et son double p.81).

Cette citation permet de dégager un noyau commun à la bonne répétition et au bon double, un effort commun pour se distinguer du danger interprétatif et conceptuel qui conduit à culpabiliser le réel.

On nommera volonté de répétition ce noyau impensé car voué au silence du tragique. Un désir profond de donner son approbation au réel.

Si toute philosophie tragique repose en fin de compte sur un silence devant le hasard constitutif du réel, il faut déterminer une action tragique qui se définit par son degré de répétition. La philosophie politique de clément Rosset est silencieuse parce que tragique. Après une pratique du pire et une pratique de l’artifice, peut-on dégager une pratique du double qui permette d’affronter les mauvais doubles qui envahissent nos écrans, qui font écrans et nous empêchent de voir la réalité telle qu’elle est. Mon hypothèse est que le pouvoir politique est un lieu, parmi d’autre plus tragique peut-être, de démystification et que son exercice est une constante mise à l’épreuve des doubles, des bons comme des mauvais.

Les doubles : On peut rapprocher la démystification de Rosset de l’entreprise opérée par Marx dans l’Idéologie allemande qui met en avant les dangers d’une autonomie du double idéologique :

« L’idéologie est une production de la pensée abstraite détachée de ses conditions. L’idéologie est le fait d’une pensée qui se pose illégitimement en source absolue du sens; l’expression d’une pensée oublieuse de ses assises pratiques; d’une pensée qui s’abstrait du processus de la pratique pour s’ériger en fondement des actes de signification. »Bien sûr, Rosset ne souscrirait pas au processus de la pratique tel que l’entend Marx mais il peut être intéressant de trouver dans la pensée de notre auteur un analogue de cette pratique qui permettrait de comprendre et de saisir la portée politique, s’il y en a une, de son œuvre. Car Rosset critique finalement moins le double comme redondance de réel que le double autonomisé et oublieux de la réalité qu’il prétend désormais fonder. Détecter un double est ainsi provoquer sa prochaine disparition, en le dissolvant dans une entreprise permanente de duplication. Il essaye de saisir le double dans sa genèse pour essayer d’en détourner l’usage, d’en rendre les conséquences heureuses – c’est du moins mon interprétation.

I-Pratiques des doubles


1) un terrain de jeu politique : l’artificiel

Dans l’Anti-nature, la critique des idées naturalistes ou pseudo artificialistes aboutit à dégager la facticité essentielle du réel en des termes nouveaux : P.59 dans la partie intitulée le monde dénaturée :

« Il s’agit de décrire un monde sans nature ; pour ce faire, le terme « artificiel » semble commode et présente, sur ces quasi-homonymes que sont hasard et facticité, l’avantage d’annoncer une des implications majeures de la pensée artificialiste : la revalorisation et la déculpabilisation de la pratique spécifiquement humaine de l’artifice. »

L’utilisation de l’analogie comme unification négative des concepts rappelle ce que Clément Rosset nommait dans Logique du pire, page 73, un « anti-concept » qui ne qualifie qu’une somme d’exclusive – on sait que ce discours particulier sur l’être est nommé par ailleurs ontologie négative, en référence notamment à Nicolas de Cues. Il n’énonce rien de positif mais révèle l’impossibilité pour le discours d’atteindre l’Etre directement. Impossibilité qui justifie ce détour analogique permettant de rapprocher des thèmes comme le hasard, la facticité et l’artificiel.

Rosset se fait une objection majeure à lui-même après avoir décrit ce monde dénaturé:

« Qu’en est-il, se demande-t-on des lois, des généralités, de toutes les fréquences régulières qu’on rencontre à chaque pas dans un domaine qu’il faut bien appeler « nature » pour le différencier des lois instituées par l’industrie de hommes ? »

Les réponses à cette objection qu’il se fait à lui-même apportent un certain éclairage sur la conception qu’il peut avoir de la politique car elles définissent un certain champ d’action propre à « l’industrie des hommes ». Elle est essentielle car elle permet de comprendre que Rosset n’est pas un sceptique nihiliste et anarchiste mais qu’il défend une certaine idée de l’ordre artificiel ouvert à la pluralité irréductible du réel, pluralité qui offre la possibilité même d’un pratique artificialiste.

-il ne s’agit pas de nier les régularités mais de leur nier l’appartenance à une nature. On peut alors se souvenir de l’aphorisme109 du Gai Savoir qu’il met en exergue de son livre et auquel Clément Rosset répond :

« Quand en aurons-nous fini de nos soins et de nos précautions ! Quand cesserons-nous d’être obscurcis par toutes ces ombres de Dieu ? Quand aurons-nous complètement « dédiviniser » la nature ? Quand nous sera-t-il enfin permis de commencer à nous rendre naturels, à nous « naturiser », nous hommes, avec la pure nature, la nature retrouvée, la nature délivrée ? »

A cela Clément Rosset :

«L’homme sera « naturisé » le jour où il assumera pleinement l’artifice en renonçant à l’idée de nature elle-même, qui peut-être considérée comme une des principales « ombres de Dieu », sinon comme le principe de toutes les idées contribuant à « diviniser » l’existence (et à la déprécier ainsi en tant que tel). »

Il existe un certain naturel dans les régularités humaines qu’il s’agit bien sûr de restituer, tâche propre d’ailleurs – on le verra- au héros politique dont l’innocence devant le réel est une des vertus cardinales car elle lui permet de saisir les moments opportuns.

- la deuxième réponse à l’objection est la suivante :

« En second lieu, la pensée artificialiste se représente toute loi naturelle (c’est-à-dire physique, chimique, biologique) comme analogue aux « lois artificielles » : c’est-à-dire à toutes les régularités instituées par l’homme, qu’elles soient d’ordre juridique, économique, esthétique ou autre. »

Les lois naturelles sont en fait « analogues » aux « lois artificielles ». C’est sur cette analogie que réside d’ailleurs la possibilité d’une action humaine comme la possibilité d’un phénomène naturel car ces deux types de lois ont un principe commun, un foyer autour duquel tous les sceptiques peuvent venir réchauffer leurs mains refroidies par des expéditions hasardeuses aux confins de la pensée humaine : la convenance. Cette convenance provient de l’œuvre de Lucrèce qui définit l’Être du devenir par l’addition du hasard et du succès. Cette convenance permet de comprendre sur quoi repose l’acceptation rossetienne du réel : non pas sur un résignation à n’importe quel réel mais sur la possibilité d’un foyer commun de sélection de l’Etre qui permet de réconcilier nature et culture en évitant d’autonomiser l’un ou l’autre. La réussite est ce qui est le garant de l’authenticité d’un phénomène et on peut donc en conclure que les phénomènes politiques ne sont pas le fruit d’un pur hasard mais qu’il nécessite une certaine combinaison qui relève certainement de l’art politique.

« Il suffit de concevoir le hasard comme générateur d’innombrable tentatives, et l’existence comme le résultat de certaines de ces tentatives : fruit de la convenance et du hasard.»

On perçoit la dimension leibnizienne qu’il inverse. Chaque hasard est un monde possible mais non pas du meilleur des mondes mais du pire des mondes possibles. Une logique du pire : une logique du réel ;

Il peut donc conclure :

« Exister, pour un phénomène physique ou biologique, c’est s’inscrire dans un processus répétable ; pour une loi juridique, c’est pouvoir s’appliquer à un nombre indéterminé de cas ; pour une œuvre esthétique, c’est être exécutée, reproduite, bref répétée . »

Il y a donc un bon usage du double entendu non plus comme copie autonome et fantasmagorique mais comme processus continue d’apparition du hasard. Reconnaître dans une loi le hasard, vouloir cette loi par un acte d’obéissance répétée est ce qui fournit à l’homme son bonheur, qu’il peut d’ailleurs retrouver en pensant que les régularités naturelles ne vont pas sans une coexistence des possibles hasards qui ne sont pas advenus fautes d’avoir bénéficié de la réussite. Pensée non altermondialiste mais hasardmondialiste parce que prenant en compte la situation hasardeuse présente.

Le champ politique est donc la superposition d’une duplication permanente d’un même hasard renouvelé parce qu’il « convient » à une situation donnée et d’une multiplicité de hasards collatéraux qui sont tous candidats, prêts à profiter de la situation pour accéder au rang de régularités productrice du « bonheur social » selon Rosset. On retrouve cette analogie principielle entre loi naturelle et loi artificielle dans la lecture de Hobbes classé dans les philosophes artificialistes (chapitre VII). L’ « unité de tous les règnes » est affirmée d’emblées selon Rosset et elle permet de comprendre l’indentification entre pouvoir politique et arbitraire. Le pouvoir politique est nécessairement absolu car absolument artificiel et qu’il n’est légitime qu’en tant qu’il garantit au hasard originel la stabilité de la loi par une contrainte répétée dont la force est proportionnelle à la volonté de répétition du dirigeant (son conatus politique). Le pouvoir politique est un supplément au hasard originel mais il ne le remplace pas comme il l’écrit p.205 en montrant l’absence de tout référentiel métaphysique dans la philosophie politique de Hobbes :

« le « pouvoir », dans un sens aussi physique que politique – c’est-à-dire aussi hasardeux qu’artificiel – est la source de toute production ; produire et pouvoir sont termes synonymes, tant sur le plan physique ( hasard atomique) que sur le plan politique ( où l’artifice prend, sans le renier, le « relais » du hasard). »

Loin d’éliminer la possibilité de modifier le réel en arguant de sa facticité pure et imperturbable, cette théorie de la convenance permet de penser l’action possible et engage toute la responsabilité de ceux qui sont en mesures de réaliser la synthèse entre un hasard et un succès – ou du moins qui puissent rendre l’opinion générale par leur propre sélection des opinions hasardeuses convenable au succès d’une nouvelle loi.

Or qui est-ce qui fixe le critère de réussite ou qui décide de la convenance d’un hasard avec une situation donnée si ce n’est le marteau de la répétition qui sanctionne imperturbablement les différents hasards qui se présentent à lui ? Et quels sont les moyens d’augmenter sa puissance d’agir ?

2) Machiavel : la maîtrise politique : un art hasardeux ?

Les années 1970 ont vu renaître un regain d’intérêt pour la pensée politique de Maviavel qui avait été oubliée au temps des idéologies. Or, parallèlement à la critique du marxisme et des totalitarismes émerge en France et à l’étranger une philosophie politique dont une des tâches essentielles est de comprendre la nature du pouvoir et la raison de ses dérives. En France, Claude Lefort et François Furet critiquent le marxisme et propose une lecture moins idéologique des phénomènes politiques. Par exemple, dans son livre Penser la Révolution française, Furet insiste à plusieurs reprise sur cette culture révolutionnaire qui est profondément marquée par ce qu’il nomme l’illusion de la politique et dont il cherche à se déprendre pour analyser les événements politiques. Les travaux de Pocock, autour de son œuvre majeure, Le Moment Machiavélien, permettent de regarder sous un nouveau jour la période pré-cartésienne que Clément Rosset qualifie, à la même époque, d’artificialiste et d’européenne. Il analyse dans son livre la fonction essentielle de la fortuna dans Le Prince en replaçant cette œuvre dans la profonde mutation liée à l’émergence de l’humanisme qui affectait notamment une conception cosmique et religieuse du temps. Il montre comment Machiavel est un illustre représentant de cette pensée d’un temps chaotique, infra rationnel et circonstanciel. Pocock peut ainsi écrire (chap VI B) Il principe de Machiavel) :

« Si on pense la politique comme l’art de faire face à l’événement contingent, elle est l’art de faire face à la fortuna en tant que force qui dirige ce genre d’événement et symbolise de la sorte la contingence pure, incontrôlée et illégitime. »

Clément rosset refuse avec ces auteurs de se livrer à une lecture moraliste de Machiavel et s’attache à la puissance descriptive de cet auteur dont la pensée politique est une sorte de deuxième voie de la pensée politique moderne. Son refus d’une nature humaine le place parmi les philosophes artificialistes et le machiavélisme est considéré comme une déformation moralisante de la pensée de Machiavel. Ainsi, l’Anti-Nature p186 reprenant une citation du chapitre XVII du Prince :

« « Les hommes, il faut le dire, sont généralement ingrats, changeants, dissimulés, timides. » Vision pessimiste peut-être, mais dont le pessimisme ne consiste pas, comme on l’a souvent prétendu, dans l’attribution à l’homme d’une nature mauvaise, mais dans le refus d’attribuer une nature à l’homme. »

La lecture rossetienne de Machiavel s’inscrit donc bien, à certains égards, dans ce moment de redécouverte dépassionnée de l’œuvre de Machiavel qui était considérée depuis un certain temps comme un penseurs soit fascistes, soit profondément immoral. Machiavel est le penseur d’un artificialisme politique qui est consubstantiel à la condition humaine. En effet, le problème qui est selon Rosset au cœur du Prince est celui du temps, problème qui rejoint l’objection concernant la notion de régularités humaines. Le pouvoir politique ne peut pas se passer de mettre à l’épreuve sa conception du réel, sous peine de s’effondrer par manque de « réalisme ». Machiavel s’avère être une solution au problème de la viabilité des lois humaines car il permet de penser la tâche propre de la politique : « réussir à faire durer un état de choses constitutionnellement provisoire, mouvant et fragile. »

Rosset distingue l’état politique par sa capacité à durer en l’opposant certainement au caractère à jamais changeant de la psychologie sociale. Faire durer : « c’est là, en bref, tout le problème politique, qui consiste à transformer le circonstanciel en régulier, à fabriquer de la permanence avec du mobile ».

Deux tâches en découlent :

-apprivoiser le temps : c'est-à-dire le transformer en durée proprement politique par un acte de répétition. On passe d’une conception aliénante d’un temps cosmique et nécessitant à celui proprement humain de la durée qui est le fruit de la répétition d’un même geste Car créer de la durée est un enrichissement du présent car elle donne à l’éphémère d’une décision le caractère de la durée en faisant appel à la continuité de la loi qui est une structure d’analogie dont Clément Rosset parle dans le Réel et son double. La lutte politique devient dès lors une lutte pour l’appropriation de la durée, à celui dont la volonté de durer sera la plus forte sera reconnu le droit de dire quelle est la loi. Le pouvoir politique est ce qu’on peut appeler après Nietzsche le marteau de la répétition, un marteau tenu entre les mains du Prince. Ce qui rend d’ailleurs nécessaire le recours à la force armée théorisée dans le Prince mais aussi dans l’Art de la Guerre.

-priver les sujets du temps nécessaire à la constitution d’une durée .

La durée devient ainsi le critère permettant de mesurer l’efficacité d’une opportunité par la répétition.

On peut en fait penser que ce pouvoir est un état d’exception permanent qui permet d’imaginer un autre pouvoir possible, ou du moins qui fait de chaque pouvoir un pouvoir fragile. Sans contenu définitif, le pouvoir est à la portée de tout le monde.

La manière d’imposer la durée est la violence qui est un excès de force momentané que la Prince va devoir gérer dans la durée. La force continue permet au prince de se maintenir en forçant la nature de l’homme : l’artifice provient de ce caractère démiurgique du prince qui doit forcer ces sujets à adopter son point de vue : obtenir une nature permanente de l’homme à partir de son étoffe propre, l’instabilité, telle est l’essence du pouvoir politique. Cf. Gramsci commentant Machiavel : « Le Prince de Machiavel pourrait être étudié comme une illustration historique du mythe « sorélien », c’est-à-dire d’une idéologie politique qui se présente non pas comme une froide utopie ou un argumentation doctrinale, mais comme une création d’une imagination concrète qui opère sur un peuple dispersé et pulvérisé pour y susciter et y organiser une volonté collective. » P.89 de l’Anti-nature citant Œuvres Choisies, ed. sociales, 1959, p. 182.

3)l’imagination politique : une mise en forme de la durée

La notion d’imagination est capitale pour comprendre la politique de Rosset car est précisé cette faculté de l’esprit humain qui peut soit produire un double fantaisiste remplaçant le réel, soit permettre de forger un réel artificiel. Or cette faculté est pour Machiavel éminemment politique comme on peut le lire au chapitre 6 intitulé : Des principats nouveaux qu’on acquiert par les armes propres et la vertu

L’imitation joue un rôle éminent dans la création d’un nouveau principat, elle permet justement de conférer à l’origine hasardeuse du pouvoir naissant un caractère continu par l’imitation des grands principats. Mais Machiavel distingue deux types différents d’imitation qui renvoie à deux utilisations de l’imagination :

-l’imagination reproductrice ou imagination rengaine pour reprendre les catégories de Logique Du Pire qui est une imitation peu soucieuse des circonstances et incapable de faire preuve de prudence politique. « Marx, paraphrasant Hegel, dit que les événements se produisent toujours deux fois, la première sur le mode tragique, la seconde (répétition) sur le mode comique (Le dix-huit brumaire ) (…)Une autre question serait de déterminer si, pour être tragique, l’événement n°1 ne répète pas déjà quelque chose. » On peut penser à nouveau au cas du comité de salut Public et au ridicule de la seconde répétition. Les généraux rebellé ont ait preuve de manque d’imagination. Comme le dit De Gaulle dans un message du 23 Avril 1961 : « les coupables de l’usurpation ont exploité les cadres de certaines unité spécialisées, l’adhésion enflammée d’une partie de la population de souche européenne qu’égarent les craintes et les mythes, l’impuissance des responsables submergé par la conjuration militaire. » Ces généraux sont dans l’illusion et entretiennent un mythe dangereux qui n’est pas opportun. De Gaulle, on le verra, fait appel à un mythe plus puissant et plus imaginatif pour réduire à néant la tentative de créer un principat nouveau.

Parenthèse :

Le naturel du héros joue également un rôle important dans la saisie du moment opportun. On peut rapprocher cette théorie du naturel de la lecture que fait Rosset de Balthasar Gracian :

chapitre VI : livre Le Héros « le héros est ce chevalier sans peur et sans reproche qui prête à l’apparence un crédit illimité » Le héros est celui qui sait combiner les apparences et la l’occasion (Kairos). Le héros est un homme de maîtrise : des apparences, des circonstances et de la mobilité. « L’art de saisir » les occasions nécessite un certain naturel, une intuition qui permet au héros de saisir dans une apparence hasardeuse ce qu’il peut y avoir de succès.

Cf. le jeu de cartes : « savoir écarter les mauvaises cartes quand il le faut, et à jouer la bonne carte au bon moment. ». La vertu du héros est donc l’attente qui est une capacité à différer son plaisir immédiat car selon Gracian, « chez les hommes dont le cœur est petit, il n’est de place ni pour le temps, ni pour le secret. »

-l’imagination productrice est, elle, la preuve d’une vertu propre au Prince qui saisit le bon hasard et qui lui confère une certaine régularité en le mesurant à l’aune des grands exemples.

Chapitre 6 : « Que personne ne s’étonne si, lorsque je parlerai des principats entièrement nouveaux, et quant au prince et quant à l’état, j’alléguerai de très grands exemples. Parce que les hommes cheminant toujours sur les voies battues par d’autres et procédant dans leurs actions par imitation, comme on ne peut suivre entièrement les voies des autres, ni atteindre la vertu de ceux que tu imites, un homme prudent doit toujours s’engager sur les voies battus par les grands hommes et imiter ceux qui ont été très excellents (…) ». Or pour Rosset, on l’a vu la répétition ou ici imitation doit être celle d’un hasard originel, ce qui lui permet de supprimer la notion d’événement pour la remplacer par celle d’instant. La prise de pouvoir répète toujours quelque chose, le réel. Pour cette raison le pouvoir et ses effets ont une capacité particulière à se prémunir contre les mauvais doubles, contre les illusions de la politique dégagée par François Furet : il doit être habile et ne pas oublier son origine car c’est une question de survie et de conservation.

L’imagination doit être ainsi capable de ne pas suivre aveuglément ces exemples de l’antiquité mais être capable de s’ouvrir à la nouveauté afin d’ouvrir le possible. Elle doit, comme la répétition tragique permettre l’émergence de la nouveauté et la rendre possible socialement, ce qui peut être une source de bonheur social. Elle est une vertu du pouvoir politique car elle permet manifester ce qu’il y a d’originellement hasardeux dans le pouvoir politique, un hasard constitutif qu’elle reproduit perpétuellement en s’ouvrant aux compossibles. On ne doit pas oublier la dimension leibnizienne de cette conception du pouvoir qui transparaît d’ailleurs dans l’Anti-Nature

« Le Léviathan, dont le Larousse du XXème siècle déclare qu’il est un « chez d’œuvre de logique cruelle et pessimiste », apparaît comme une très rigoureuse logique du pire ou, ce qui revient au même, une logique du meilleur dans le pire des mondes possibles(…) »

On peut comprendre la politique comme effort permanent pour intégrer dans sa pratique du pouvoir les compossibles liés au hasard originel. Clément Rosset précise bien : il s’agit moins d’une création que d’une construction faîte à partir du réel. Le pouvoir politique est simplement provocateur, il ne fait que mettre à l’épreuve un hasard parmi une infinité d’autres hasards. La répétition imaginative étant son seul outil qui passe naturellement par un langage propre au pouvoir, un langage qui essaye de masquer ce fait insurmontable : le pouvoir est légitime parce qu’éminemment hasardeux et arbitraire. Raison pour laquelle il doit être absolu.

II- Langage du pouvoir : Louis Marin

Il faut s’appuyer sur le philosophe et les sortilèges pour traiter ce problème du langage du pouvoir. Le pouvoir ne se dit pas, comme le réel car il est arbitraire et absolu et qu’il fait donc partie de ces anti-concepts dont parle Clément Rosset. Il ne peut pas être légitimé en tant que tel et il est à cet égard un objet particulier.

Le problème de la représentation du réel est au cœur de cette philosophie et on peut le rapprocher de ce que Nietzsche disait à propos de la naissance de la tragédie. L’ivresse du pouvoir, non pas cette griserie du carteron de généraux dénoncé par De Gaulle, est une affirmation de son caractère irreprésentable mais elle prend la forme du discours politique et ne peut se manifester qu’à travers lui. L’équilibre de la tragédie grecque permettait au dionysiaque d’être représenté comme tel. Tout n’était qu’apparence d’une force dont la puissance résidait dans un dépassement de l’apparence. Rosset cultive un instinct apollinien dans son goût de l’exemple et il montre cet équilibre tragique qui fait la force de sa philosophie. Une tension entre la tautologie et l’analogie qui tourne parfois au paradoxe. P60 de la naissance de la tragédie

« Du plus profond de la nature s’élève cette joie imprescriptible en face de l’artifice naïf et de l’œuvre d’art naïve, qui n’est, elle aussi, qu’une « apparence de l’apparence » ».

Jusqu’où un pouvoir politique est capable d’assumer ce hasard originel qui fait qu’il est toujours une apparence de l’apparence ?

En quoi le langage politique exprime ce tragique, c’est justement ce que nous allons voir à travers la lecture que fait Clément Rosset de Louis Marin dans les Remarques sur le pouvoir.

Après avoir critiqué les détracteurs du pouvoir qui sont victime de concept à double face du pouvoir et qui ne parviennent pas à faire la distinction entre avoir la puissance de faire quelque chose (pouvoir de répétition) et l’absence d’interdiction (pouvoir virtuel dans un autre monde possible qui n’est pas le pire mais le meilleur des mondes possibles), après cette critique donc, une analyse du langage est entamée. « Nécessairement arbitraire, le pouvoir s’exprime nécessairement dans un discours de type très particulier dont le souci fondamental est, non de légitimer l’arbitraire, mais de rendre celui-ci invisible et imperceptible. » Tout l’art d’une démocratie…Il n’y a pas à proprement de sujet d’énonciation car « un énoncé sans énonciation caractérise précisément la voix du pouvoir : une voix d’autant plus universelle et impérieuse qu’il n’est personne en particulier qui semble s’y faire entendre. » Clément Rosset nous donne un bon moyen de discriminer un bon discours politique, un discours qui sait faire oublier son origine. On peut ainsi dégager la différence entre deux énoncés :

« L’ Etat, c’est moi » et l’énoncé du comité de salut public dirigé par les généraux de l’armée française ou Robespierre.

La théorie du langage politique comme signifiant sans signifié est un bon critère de discrimination entre un pouvoir politique et ce qui provoque l’aliénation et l’illusion du politique. La distinction ne se fait pas tellement entre les différents régimes politiques mais entre un pouvoir politique et un pouvoir idéologique.

Le pouvoir ne doit pas chercher un fondement qui serait une sorte de signifié de son énonciation, il ne signifie rien à proprement parlé, il est tout entier sa représentation. Une apparence de l’apparence qui donne à sa violence constituante un caractère tragique.

Ainsi des ouvrages de Marin on peut dégagé une pensée positive du politique (notamment le Portrait du roi et La critique du discours qui affirment « il n’y a pas d’être ou de réalité à chercher au-delà des images qui les figurent »). Un artificialisme politique devient le règne de l’apparence.

Quatre corollaires découlent de ce principe :

-le pouvoir est la représentation d’un objet non représentable cf. le sublime chez Kant

Ainsi flatter le roi revient à émettre un constat tautologique.

-la présence du roi est son absence même : le roi est un perpétuel remplaçant qui n’existe que par sa volonté de répétition. L’usage du pouvoir est la répétition d’un même geste, la répétition d’un même hasard que l’habile pascalien sait reconnaître derrière tout les titres.

- le pouvoir est « éminemment fragile »

-il est absolu

On peut conclure sur cette série de paradoxes car il semble que la difficulté d’exprimer le réel se retrouve particulièrement dans cette difficulté de Clément Rosset à exprimer le politique. Le paradoxe est peut-être le meilleur moyen de restituer les impasses du langage. Pour cette raison, plus que la métaphore et l’ironie, qui nous détournent du réel, le paradoxe énonce l’impossibilité qui est au cœur même de tout langage.