17/10/2006

Rien n'est possible




"La critique de Spinoza a deux points culminants : il n'y a rien de possible dans la Nature (...) ; il n'y a rien de contingent dans la Nature (...)."

Deleuze, Spinoza, philosophie pratique, p. 122 (cf. aussi p. 89)

"III. Les choses singulières, je les appelle contingentes dans la mesure où, portant notre attention sur leur seule essence, nous ne trouvons rien qui pose ou exclut nécessairement leur existence.
IV. Ces mêmes choses singulières, je les appelle possibles dans la mesure où, portant notre attention sur les causes par lesquelles elles doivent être produites, nous ne savons pas si ces causes sont déterminées à les produire."
Spinoza, Ethique, III "De la servitude humaine", définitions

"Toute fantasmagorie disparaît au seuil du réel, comme les fantômes disparaissent au lever du jour".
Clément Rosset, Fantasmagories, p. 65


Seul l'ignorant croit au possible.
Un point crucial et que je tiens à développer me semble rapprocher - ce qui n'a rien de neuf - Rosset et Spinoza. Mon ami Régis l'avait déjà mentionné dans son article sur la mort: Rosset annihile le concept même de possible et, ce faisant, sa réalité. La réduction de la réalité à la perfection nécessaire interdit l'illusion rétrospective dont parlait Bergson: rien de ce qui est n'a été possible. Il n'a pas même été impossible qu'autre chose soit. C'est selon le même schème (enrichi d'une coloration causale) que la morale des faibles vient dissocier la puissance de la volonté en affirmant qu'une action bonne était possible à la place de l'exercice cruel de la puissance constaté. Or le degré de puissance (inséparable de son exercice) définit strictement le mode d'être d'un corps. (Nietzsche, première dissertation de la Généalogie de la morale). Il est impossible à un corps (plus généralement à un fait) de n'être point lui-même et de jouir de possibilités. Cette destruction absolue de la possibilité n'interdit néanmoins pas - ce que comprennent mal les mauvaises lectures de Spinoza - l'agir. L'unique obsession de Spinoza est bien de lier l'activité et la nécessité. Activité et puissance sont une seule et même chose et mon action n'est pas moins nécessaire que ce contre quoi elle est dirigée. A condition bien sûr d'entendre ce "contre" en un sens toujours actif, corrélat d'une idée adéquate et non passion, idée confuse et mutilée. Les révoltes sont donc, certes, des illusions, mais leur agir existe bel et bien en tant que déploiement d'une certaine puissance contre une autre puissance.
Il est des révoltes plus ou moins réactives.
Retenons que l'exercice de ma puissance est, dans l'ordre de la joie et de la vérité, cumulatif. Ma puissance ne s'accroîtra que d'être activement exercée. Il n'est de bonnes révoltes que créatrices et ordonnées à la nécessité des choses. Non pas s'indigner, non pas contester mais faire. Aussi galvaudé soit-il, le mot de Deleuze, résister, c'est créer prend tout son sens dans une perspective spinoziste. Il ne faut pas résister pour créer (interprétation révolutionnaire), mais créer pour résister (interprétation que nous appelerons approbatrice et, de loin, nietzschéenne). Un sens large sous-entend que toute résistance est création. Un sens restreint et efficace veut que toute résistance s'articule à une création - ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Mais tout ceci nous emmène loin de Rosset, sauf si l'on n'oublie pas que le seul geste qu'on puisse opposer au réel, c'est bien le réel lui-même. Le réel ne tolèrera dans son domaine de véracité que du réel. Que serait donc une action réelle? Une action qui, sur le modèle de la musique (cf. L'Objet singulier), serait réel parmi le réel. Non pas un discours à son propos, ni à son encontre, mais un discours du réel. De même que Mozart se donne en porte-parole (immanent) du réel, de même la puissance active s'exerce en auxiliaire (immanent) du réel. Que l'on se reporte aux analyses de Machiavel, Hobbes et Gracian dans l'Anti-nature pour saisir ce que peut être une action politique. Je complète ainsi la note que j'avais écrite au sujet de contestation et résignation chez Rosset (cf. colonne de droite). Bien que ces termes n'apparaissent pas chez Spinoza, ni chez Rosset et que je les aie entendus à une conférence de Badiou (!), il est nécessaire de rappeler que consentir et accepter sont deux choses entièrement distinctes. Approuver le réel en fait et y consentir en droit sont deux actes de l'esprit absolument incommensurables. Si celui-ci suppose celui-là, l'inverse n'est en aucun cas vrai. Consentir à l'action (une "révolte logique" dit Rimbaud), implique donc d'en approuver la stricte immanence au réel. Je suis conscient ici de ne pas parler en pur rossétien.
Mais qu'est-ce que l'oeuvre rossétienne sinon une révolte?
Et une révolte éminemment logique puisque prononcée du point même où elle se justifie. Comme si la blessure que les doubles portaient au réel était en elle-même la révolte du réel contre les fantasmagories... Comment ne pas faire aveu (et voeu) de folie face au délicieux paradoxe selon lequel IL Y A mais SANS QUE CELA SOIT POSSIBLE. Et Rosset lui-même renonce, en bon spinoziste, à s'indigner de la bêtise, contre laquelle l'intelligence ne peut rien (cf. Le réel et son double, p. 105 et s.). Sa révolte se réduit ainsi à un appel positif à la lucidité, vaste programme...
Rien n'est possible. Et pourtant il y a. De toute nécessité.

Post-scriptum: Raphaël Enthoven a récemment écrit un article plaisant sur le possible dans Philosophie, nouveau magazine de vulgarisation. Il est étonnant qu'il ne cite nulle part Clément Rosset, lecteur assidu et grand admirateur qu'il est de celui-ci. Je laisse ce paradoxe à la nécessité.
Et je renvoie évidemment à l'admirable chapitre de la Pensée et le mouvant de Bergson ("Le possible et le réel") où tout est dit.

Nicolas