17/02/2007

Lumière

"Comme toujours le réel apparaît du côté du singulier ("juste une image"), le fantasme du côté du double (l' "image juste" n'offrant que l'illusion selon laquelle existerait la réalité qu'elle prétend "justement" évoquer)." (OS, 57)

"Le sort du vampire, dont le miroir ne reflète aucune image, même inversée, symbolise ici le sort de toute personne et de toute chose : de ne pouvoir éprouver son existence à la faveur d'un dédoublement réel de l'unique, et donc de n'exister que problématiquement." (RD, 94)

"Qu'est-ce qu'un fantôme, sinon une ombre émancipée de son corps, celui-ci n'existant plus?" (IF, 36)


"Il y a dans la langue espagnole, pour rendre l'idée de proximité, d' "environs" - d'une ville, d'un site quelconque - une expression courante qui exprime mieux que le français l'étroitesse du lien qui attache la réalité à ses doubles de proximité : les immediaciones (...) Ces doubles de proximité*, ne sont pas des doubles proches de la réalité; ils sont inhérents à elle, en sont sans doute des parties externes, mais aussi des parties prenantes." (IF, 10) *Ombre, reflet, écho.


"Dans le même temps cet Atelier - comme toutes les toiles de Vermeer - semble riche d'un bonheur d'exister qui irradie de toutes parts et saisit d'emblée le spectateur, et qui témoigne d'une jubilation perpétuelle au spectacle des choses..." (RD, 111)


"Pourquoi la métaphore, qui désigne une chose par une autre, a-t-elle le pouvoir... de mieux indiquer cette chose même que si elle l'indiquait directement? Parce qu'elle produit alors ce que j'appelle un "effet de réel"... Elle ne fait pas surgir un monde neuf, mais un monde remis à neuf. Telle cette matinée fraîche et dure qui suit la nuit d'amour de Roméo et de Juliette et que Shakespeare décrit par une de ces métaphores splendides dont il semble posséder plus qu'aucun le secret : "Les flambeaux de la nuit sont éteints, et le gai matin fait des pointes sur le sommet brumeux des montagnes". Le lever du jour jette des taches de lumière sur le sommet des montagnes, taches comparables aux auréoles de lumière qui, au théâtre, éclairent les chaussons d'une ballerine qui fait des pointes, en sa suivant pas à pas." (DT, 43-44)


"Tout le secours qu'on est en droit d'attendre de la littérature et de la philosophie, dès lors que l'objet du deuil est paradoxalement d'être manquant, se réduit à la possibilité tout aussi paradoxale de faire quelque chose de rien : s'épuisant dans l'impossible tâche qui consiste à susciter une vision de l'absence" (...) que je décris ici comme effet de la modernité". (PhS, 85)


"Tel est justement le privilège du double que d'évoquer le sérieux du réel par la manifestation de sa propre vanité, d'en suggérer une relative visibilité à partir de l'évidence de sa propre invisibilité." (OS, 25)



Des jeux de lumière. La lumière joue et on joue avec elle. Les figures de lumière sont multiples chez Rosset. Elles sont discrètes, on les remarque peu, on en fait peu de cas. Et pourtant, leur présence induit un effet réel dans le discours de Rosset. On a trop peu parlé des lumières de Nietzsche. Apollon, dieu de Lumière, Le voyageur et son ombre, Aurore, Crépuscule, Midi, le Désert et les Brumes, l'Idéal (vision) et le théâtre tragique, Par-delà les ombres de Dieu, En-deçà de nos reluisantes valeurs, dans l’obscurité généalogique de nos conditions d’existence. Nous vivons sans reflet, sans miroir dans lequel rire de nos masques et de nos doubles. Nous vivons à plat et sans lumière ni obscurité. Nietzsche joue avec les lumières et les ombres. On a trop peu joué avec lui. Rosset. Ombre, reflet, fontaine et caverne ; photographie, cinéma, fantômes ; lucidité et doubles ; illusion et transparence ; Œdipe l’aveugle s’arrachant les yeux de trop voir : l’œil de trop, toujours de trop. Et le soleil du réel, la clarté de Mozart, l’éclat serein et feutré de Vermeer, le chatoiement de Ravel. On a trop peu perdu son regard dans ces images de réel qui loin de le doubler l’épaississent comme réel. Lumineux, lucide, brillant, clair, bigarré, voici comment se présente un livre de Rosset. Mais prenons garde à ce jeu de lumière. Narcisse à la fontaine s’y est perdu. Son image, c’est lui-même, et non celle qu’il aimait tant dans le reflet de l’eau. Et le voyageur "ne voit ni les ombres... ni surtout sa propre ombre, c'est-à-dire la part d'inconnu et d'inconscient qui guide à son insu son regard et son appréciation de la réalité." Certes, Rosset n’a pas écrit sa Dioptrique. Chez lui, on ne prévoit ni les reflets, ni les diffractions. La lumière est un concept diffus dans son œuvre, tout à fait opératoire, mais ni distinct, ni articulé, il est ami et ennemi du réel et joue seul. Un concept-diffus – il y a là, me semble-t-il, un champ d’exploration. Un champ ambigu, étincelant et sombre, lieu des illusions, des non-lieux, lieu de l'éclat, aveuglant, terrible et aimable, du réel. Un clair-obscur révélateur.