10/03/2006

Alberto Caeiro (F. Pessoa) : un double de Rosset ?

Je n'ai mémoire d'avoir lu le nom de Pessoa dans l'oeuvre de M. Rosset qu'une seule fois et furtivement (in Loin de moi), mais mon condisciple Régis Cadalen m'a fait part de curieuses analogies entre ce poète et notre cher philosophe. Nous vous en laissons juges...

Bien entendu, nous sommes tout à fait conscients qu'il ne s'agit que d'un rapport pour l'instant imaginaire, fantasmagorique, bref nous croyons à une ressemblance qui n'est en fait que l'illusion d'un double! Reste que ces analogies ne sauraient être passées sous silence. Une fois encore, nous vous en laissons juges...
Ici nous présentons les poèmes d'un double (!) de Pessoa. En effet, ce poète fragmente son identité en une multiplicité de personnages : Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Fernando Pessoa... Les poèmes que vous pourrez lire ont été écrits par le premier.



Toi, mystique, tu vois une signification en toute chose.
Pour toi, tout a un sens voilé.
Il est une chose occulte en chaque chose que tu vois.
Ce que tu vois, tu le vois toujours afin de voir autre chose.

Pour moi, grâces au fait que j'ai des yeux uniquement pour voir,
je vois une absence de signification en toute chose ;
je vois cela et je m'aime car être une chose c'est ne rien signifier.
Etre une chose c'est ne pas être susceptible d'interprétation.


(in Le Gardeur de troupeaux et autres poèmes, "Poèmes désassemblés", trad. Armand Guibert, Poésies, Gallimard)


En voici un autre:

Par un jour excessivement net,
où l'on avait envie d'avoir beaucoup travaillé
afin de pouvoir ne rien faire ce jour-là,
j'entrevis, ainsi qu'une allée entre les arbres,
ce qui peut-être était le Grand Secret,
ce Grand Mystère dont parlent les faux poètes.

Je vis qu'il n'y avait pas de Nature,
que la Nature n'existe pas,
qu'il y a des monts, des vallées, des plaines,
qu'il y a des arbres, des fleurs, des herbes
qu'il y a des fleuves et des pierres,
mais qu'il n'y a pas un tout dont cela fasse partie,
qu'un ensemble réel et véritable
n'est qu'une maladie de notre pensée.

La Nature est faite de parties sans un tout.
Peut-être est-ce là le fameux mystère dont on parle.

Voilà ce dont, sans réfléchir ni m'attarder,
je m'avisai que ce devait être cette vérité
que tout le monde cherche, et ne trouve pas,
et que moi seul, ne l'ayant point cherchée, ai trouvée.

(Ibid., "Le Gardeur de troupeaux", Poème XLVII)
Un autre encore, qui rappelle notre discussion sur le problème de la résignation chez Rosset:

Tu parles de civilisation, tu dis qu'elle ne devrait pas être,
ou qu'elle devrait être différente.
Tu dis que tous les hommes souffrent, ou la majorité, avec les choses humaines disposées de cette manière
.
Tu dis que si elles étaient différentes, ils souffriraient moins.
Tu dis que si elles étaient selon tes voeux, cela vaudrait mieux.
J'écoute et je ne t'entends pas.
Pourquoi donc voudrais-je t'entendre?
Si je t'entendais je n'en serais pas plus avancé.
Si les choses étaient différentes, elles seraient différentes, voilà tout.
Si les choses étaient selon ton coeur, elles seraient selon ton coeur.
Malheur à toi et à tous ceux qui passent leur existence à vouloir inventer la machine à faire du bonheur!
(Ibid., in "Poèmes désassemblés")

11 commentaires:

  1. Anonyme4:22 PM

    tout à fait d'accord avec ce rapprochement inédit! Formidable ce blog! Merci d'avoir illuminé ma journée!

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  2. Anonyme4:24 PM

    je trouve ce rapprochement, pour ma part, quelque peu discutable, mais votre blog n'en est pas moins excellent. Je ne connais pas forcément bien la pensée de Rosset mais chez Pessoa la pensée de la nature reste primordiale, contrairement à Rosset, ce me semble.

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  3. Vous n'avez certainement pas eu le temps de lire le poème que je viens de publier. Pessoa y parle de Nature, certes, mais celle-ci n'existe pas comme totalité! Merci toutefois de vos réactions.

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  4. Anonyme6:50 PM

    Petit rectificatif : dans Loin de moi(p.30), Rosset cite le Livre de l'intranquillité de Pessoa. "Qu'est-ce donc que cet intervalle entre moi-même et moi ?" écrit Pessoa repris par Rosset (entre Maupassant et Hergé), notre auteur l'a donc lu et aimé. Comme quoi, le rapprochement de Nicolas n'était pas fortuit !

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  5. merci cher anonyme maxence pour ce précieux rectificatif qui m'apprendra à mieux et plus lire! Autre rectificatif : c'est Régis et non moi qui avait fait le rapprochement

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  6. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  7. Anonyme10:26 AM

    Sur les rapports entre Pessoa et la pensée de Rosset, il y a un article intéressant :

    http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2007/07/la-passion-du-rel-alberto-caeiro-et.html

    L'auteur ne semble pas connaître Rosset qui n'est jamais cité, mais l'esprit est le même !

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  8. Anonyme11:38 AM

    Etudiant de Clément Rosset à Nice, je me souviens au cours d'une discussion avoir fait une comparaison avec Pessoa qu'il ne connaissait pas à l'époque; c'était avant la publication de Loin de moi.

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  9. Je découvre votre blog, impressionné. Suis arrivé plutôt par Pessoa que par Rosset, que je connais peu, que je n'ai jamais lu à vrai dire. J'ai une formation beaucoup plus classique en philosophie (allemande surtout), genre d'ontologies (certes, très diverses) sans doute très obscures pour un Rosset, et m'intéresse aux différents "réalismes" actuels. Un conseil de lecture pour une première entrée dans l'oeuvre de Rosset ?

    Merci, et bravo pour la tenue de ce beau blog,

    Naqoyqatsi

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  10. Bonjour,
    Merci pour votre commentaire. Je vous recommande tout simplement "Le Réel et son double" et de continuer par "Le Réel, Traité de l'idiotie". Vous pourrez ensuite naviguer librement dans la saga des éditions de Minuit et revenir vers les textes de jeunesse chez PUF.

    Nicolas

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    1. Naqoyqatsi3:23 AM

      C'est noté, merci.

      Naqoyqatsi

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