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09/10/2015

Rafael del Hierro sur Clément Rosset


Rafael del Hierro me fait noter la parution de deux de ses ouvrages digitaux sur Rosset :

- Rosset y los filósofos. Estudios sobre Schopenhauer y Nietzsche

- La filosofía de Clément Rosset. Aprobación de lo real y crítica del doble

Rafael del Hierro est déjà l'auteur de deux monographies:

- El saber trágico. De Nietzsche a Rosset  et Rosset 

Vous trouverez sa bibliographie complète sur sa page Amazon et sur sa page personnelle.

01/10/2013

[PARUTION] Faits divers


Santiago Espinosa et moi-même avons le plaisir de vous annoncer la parution prochaine d'un volume de mélanges de Clément Rosset, intitulé Faits divers, regroupés par nos soins : des textes perdus, oubliés, peu ou prou inédits pour la plupart des lecteurs (souvent pour nous-mêmes), ou tout simplement difficiles à trouver. La sélection n'a pas vocation à être exhaustive ; elle entend simplement mettre à disposition des lecteurs des pièces que nous avons jugées dignes de son attention, sans qu'elles soient toutefois propres à figurer dans tel ou tel ouvrage à part entière de l'auteur. Nous avons fait précéder la sélection d'une brève petite introduction, dont je dois préciser que, si elle fut écrite à quatre mains, doit son coeur et son corps principal à la plume de Santiago et sa tête et sa queue, plus courtes, à la mienne.

Le livre paraît dans la reprise de collection "Perspectives Critiques" par Laurent de Sutter, aux PUF.

Bonne lecture !


Table des matières

Introduction
1. Entretiens
Entretien avec S. Prat
Entretien avec M. Desbiolles
Entretien avec J.-L. Maunoury
Comment devient-on philosophe et comment le reste-t-on ?
2. Littérature, cinéma, musique
Beckett, l’emploi du temps
Roussel, une littérature pour rire
Réponse à la lettre de Lord Chandos (Hofmannsthal)
Godard, deux ou trois choses
Souvenirs de Daniel Charles
Astérix en Hispanie
Prendre son temps
3. Schopenhauer et Nietzsche
Introduction au Cas Wagner de Nietzsche
Nietzsche, l’infréquentable
Préface à l’édition Quadrige du Monde… de Schopenhauer
Actualité de Schopenhauer
Remarques sur l’esthétique de Schopenhauer
Les insultes de Schopenhauer
4. La morale et l’illusion
Démobiliser
D’un Sartre à l’autre
Question sur Sartre
La faute originaire
5. Cioran et Deleuze
Souvenirs sur Cioran
Correspondance Cioran-Rosset
Sécheresse de Deleuze
Présentation à neuf lettres de Deleuze
Neuf lettres de Deleuze à Rosset
6. Incroyables et merveilleuses
Du dandysme et des dandys
Casanova
Le baiser du vampire
La fin du monde


22/11/2011

Origines de la moralité : journées d'études (MESHS-CURAPP-PhiCo)

MESHS

Christophe Al-Saleh (Université de Picardie Jules Verne, CURAPP-ESS), Vanessa Nurock (Montpellier 3, PhiCo-NoSoPhi) et moi-même organisons trois journées d'études, ou ateliers, consacrés aux origines de la moralité, généreusement financées dans le cadre d'un “projet partenarial” par la Maison européenne des SHS de Lille. Ces trois journées, dont la première a lieu le vendredi 16 décembre, sont ouvertes à tous et gratuites.

***********

Ce projet, qui consiste en trois ateliers, s'interrogera sur l'actualité de la réflexion contemporaine sur les origines de la moralité selon trois axes.
Le premier axe, aura pour objet de recenser, dans la tradition philosophique, les différentes manières dont la réflexion sur la moralité a pu se rapprocher, ou non, d'une réflexion sur la naturalité. Il s'agira de s'interroger sur les origines de la moralité dans la tradition philosophique. D'où vient cette capacité ? Comment se caractérise-t-elle ? Est-elle naturelle, divine ou conventionnelle ?
Dans la perspective du second axe, il s'agira de se demander quel est le lien entre les capacités morales et d'autres types de capacités : linguistiques, perceptives, sensorielles, émotives. Est-il correct de penser que ces capacités sont intégrées, et toutes également accessibles au sujet (problème de la pénétration cognitive) ? Doit-on se résoudre à accepter que les différents types de capacité opèrent dans une relative indépendance (problème de la modularité) ?
Enfin, dans le troisième axe, on partira du fait que les recherches sur les origines de la moralité ont contribué à engager, ces dernières années un renouvellement et un élargissement de la réflexion sur les rapports entre éthique et nature. En nous appuyant sur un éclairage résolument critique et pluridisciplinaire (philosophie, psychologie, psychiatrie, sociologie…), on mettra en dialogue la richesse et la diversité des perspectives ouvertes.

Programmes des journées


Première journée: Histoire(s) du sens moral
Vendredi 16 décembre 2011, Lille, MESHS, 10h-17h

Le but de cette journée est de recenser, dans la tradition philosophique, les différentes manières dont la réflexion sur la moralité a pu se rapprocher, ou non, d'une réflexion sur la naturalité. Il s'agira de s'interroger sur les origines de la moralité dans la tradition philosophique. D'où vient cette capacité? Comment se caractérise-t-elle? Est-elle naturelle, divine ou conventionnelle?

Participants :
- Florian Cova (Université de Genève) sur Nietzsche et la psychologie morale expérimentale
- Marie-Héléne Gauthier (Université de Picardie Jules Verne) sur Aristote
- Éléonore Le Jallé (Université Lille 3, CNRS-UMR 8163 « Savoirs, Textes, Langages ») sur Hume
- Gabrielle Radica (Université de Picardie Jules Verne, CURAPP-ESS) sur Rousseau


Deuxième journée: Langage, perception, émotions, moralité
Vendredi 8 juin 2012, Lille, MESHS, 13h-17h

Il s'agira de se demander quel est le lien entre les capacités morales et d'autres types de capacités : linguistiques, perceptives, sensorielles, émotives. Est-il correct de penser que ces capacités sont intégrées, et toutes également accessibles au sujet (problème de la pénétration cognitive)? Doit-on se résoudre à accepter que les différents types de capacité opèrent dans une relative indépendance (problème de la modularité)?
Participants :
Christophe Al-Saleh (UPJV/CURAPP-ESS), Anne LeGoff (UPJV/CURAPP-ESS), Hichem Naar (Université de Manchester), Vanessa Nurock (Université Montpellier 3 / NoSoPhi-PhiCo).


Troisième journée : Natures et dénatures de l’éthique
Vendredi 29 juin 2012, Paris, Sorbonne, 9h-16h
Avec le séminaire « Ethique en pratique », (NoSoPhi-PhiCo)

Les recherches sur les origines de la moralité ont contribué à engager, ces dernières années un renouvellement et un élargissement de la réflexion sur les rapports entre éthique et nature. S’appuyant sur un éclairage résolument critique et pluridisciplinaire (philosophie, psychologie, psychiatrie, sociologie…), il s’agira de mettre en dialogue la richesse et la diversité des perspectives ouvertes.
Participants :
Pierre-Henri Castel (CeRMeS3- CESAMES /CNRS), Nicolas Delon (UPJV/CURAPP), Catherine Larrère (Paris-I, NoSoPhi-PhiCo), Albert Ogien (CEMS/CNRS), Ruwen Ogien (CERSES/CNRS),Sophie Richardot (UPJV/ CURAPP-ESS).

Série d'ateliers organisée par Christophe Al-Saleh (Université de Picardie Jules Verne/UMR 6054 : CURAPP-ESS), Nicolas Delon (UPJV/CURAPP), Catherine Larrère (directrice de NoSoPhi-PhiCo, EA3652), Vanessa Nurock (Université de Montpellier 3/ NoSoPhi-PhiCo)
Avec le soutien de la MESHS de Lille, du CURAPP-ESS (UMR 6054) et NOSOPHI-PHICO (EA 3652, Université de Paris-1, Panthéon-Sorbonne).


31/10/2011

Résultats

Le questionnaire est désormais clos. Avant de publier plus de détails, voici un aperçu des résultats. 

Aux 140 visiteurs ayant répondu (été jusqu'au bout et consenti) au questionnaire a été attribuée, aléatoirement, l'une des trois versions de l'éternel retour nietzschéen (positive, neutre, négative). 

Pour rappel, la question posée était la suivante (trois variations possibles):

Que diriez-vous si un jour, un démon vous trouve et vous propose : "Cette vie, telle que tu la vis maintenant et que tu l’as vécue jusque ici, tu devras la vivre à nouveau et un nombre infini de fois ; il n’y aura rien de nouveau en elle ; chaque plaisir et chaque peine, chaque pensée et chaque mouvement, tout dans ta vie, du plus petit au plus grand, reviendra identique et dans le même ordre." [=Variation neutre]
[Variation positive] [... quasiment identique (...) Seulement, il est probable que les plaisirs, les joies, les satisfactions soient plus forts et les douleurs, les peines, les frustrations moins fortes.] 
[Variation négative] [... quasiment identique (...) Seulement, il est probable que les plaisirs, les joies, les satisfactions soient moins forts et les douleurs, les peines, les frustrations plus fortes].
Accepteriez-vous ?

Les trois échantillons se répartissent ainsi: 
  • Version positive: 45 réponses, 21 oui (47%), 24 non (53%) 
  • Version neutre: 35 réponses, 16 oui (46%), 19 non (54%) 
  • Version négative: 60 réponses, 24 oui (40%), 36 non (60%)

La première remarque est qu'une proportion relativement importante de répondants est favorable à l'expérience de l'éternel retour, bien qu'elle ne soit jamais majoritaire. Cela peut s'expliquer par l'échantillonage puisque seuls les visiteurs de ce blog ont été invités à participer (sans tenir compte des éventuels relais qu'ils ont pu faire autour d'eux) et qu'en bons rossétiens, ils sont disposés à approuver l'existence, même éternellement recommencée.

La deuxième remarque est que les différences entre les trois versions ne sont pas statistiquement significatives, même entre la version positive et la version négative. Le caractère mélioratif, péjoratif ou conservateur de l'éternel retour n'affecterait donc pas la proportion de oui et de non. Cela dit, peut-être aurait-on constaté une différence significative avec un échantillonage plus large. Cette relative homogénéité des réponses s'explique peut-être elle aussi par la nature rossétienne, tragique, des répondants. Néanmoins, il faut souligner que la Version négative implique que les expériences positives tendront à être nulles et les expériences négatives à la fois plus intenses et nombreuses en proportion. Les 24 personnes à avoir dit oui méritent donc bien le titre de tragiques !

Tous les répondants n'ont pas signalé leurs informations personnelles, mais d'après ce que j'ai pu recueillir pour le moment, j'ai tiré quelques indications (provisoires et approximatives) :
  • Environ 3/4 des personnes ayant fourni l'information, sont des hommes, 1/4 des femmes
  • Moyenne d'âge entre 35 et 45 ans
  • Très grande majorité de non croyants (toutes croyances confondues)
  • Niveau d'éducation moyen autour de bac+4

Qu'en pensent les visiteurs ?

26/07/2011

[MàJ] Expérience

[MàJ 5/8/11] Le lien est désormais actif, vous pouvez répondre au questionnaire!

Tous les lecteurs de ce blog sont invités à participer à une expérience. Cela ne devrait pas durer plus d'une minute! Certains reconnaîtront de quoi il s'agit...

Une fois les résultats recueillis, je les présenterai sur l'Atelier.

Merci de votre participation!

17/07/2011

L'autre Nietzsche (vidéo)



L'autre Nietzsche (1/3) - Conférence Le Monde en partenariat avec la Fnac

Merci à Thomas pour le lien!

22/04/2007

Les calomniateurs de la gaieté

"Les hommes profondément blessés par la vie ont jeté la suspicion sur toute gaieté, comme si elle était toujours enfantine et infantile et trahissait une déraison dont la vue ne pourrait susciter que pitié et attendrissement, comme lorsqu'un enfant au bord de la mort cajole encore ses jouets sur son lit. De tels hommes voient sous toutes les roses des tombeaux cachés et dissimulés; réjouissances, vacarme, musique joyeuse leur paraissent semblable à l'illusion volontaire du grand malade qui veut savourer une minute encore l'ivresse de la vie. Mais ce jugement sur la gaieté n'est rien d'autre que sa réfraction sur le fond obscur de la lassitude et de la maladie: il constitue lui-même quelque chose d'attendrissant et de déraisonnable qui appelle la pitié, et même quelque chose d'enfantin et d'infantile, mais de cette seconde enfance qui suit la vieillesse et précède la mort."

Nietzsche, Aurore, 329


"Et c'est ici que réside le paradoxe: Figaro est heureux mais heureux de rien, du moins de rien de particulier. Son bonheur est sans raison et sa réjouissance sans fondement, aux limites donc de l'absurde. C'est pourquoi cette joie de vivre (...) s'accorde avec une formule d'origine chrétienne, formule qui continue à faire scandale au sein de la chrétienté: Credo quia absurdum - je crois parce que c'est absurde."

Rosset, Le choix des mots, p. 88

Liberté de parole


""La vérité doit être dite, dût le monde entier voler en éclats!" - s'écrie de sa grande voix le grand Fichte! Oui! Oui! Encore faudrait-il la posséder! - Mais lui pense que chacun devrait donner son avis, au risque de mettre tout sens dessus dessous. Sur ce point, on pourrait argumenter avec lui."

Nietzsche, Aurore, 353

Courage de souffrir


"Tels que nous sommes aujourd'hui, nous pouvons supporter une assez bonne dose de déplaisir et notre estomac s'est adapté à ces nourritures pesantes. Sans elles, peut-être trouverions-nous fade le repas de la vie: et sans bonne volonté à souffrir nous devrions laisser échapper beaucoup trop de joies!"

Nietzsche, Aurore, 354


29/11/2006

Réfutation (hors texte) du rossétisme


Je fais ici preuve d'une certaine mauvaise foi et exagère à dessein une pensée qui m'est venue malgré moi.

La faculté d'accepter le réel est, en fait, la plus répandue et inamovible qui soit. Je ne crains pas ici, par provocation mais aussi par honnêteté, de contredire la formule célèbre du Réel et son double : "Rien de plus fragile que la faculté humaine d'admettre la réalité, d'accepter sans réserves l'impérieuse prérogative du réel." Disons plutôt que je ne la contredis pas mais en expose le corrélat paradoxal et implicite. C'est là tout le problème de la souffrance. Car que des individus souffrent signifie qu'ils souffrent de quelque chose - et de quelque chose qui fait souffrir. J'écarte de suite deux objections : celle de la douleur du manque, du désir en quête perpétuelle d'un réel qui manque à sa place - une douleur précisément de rien, qui n'est pas ici mon propos ; et celle, plus superficielle, de l'(anti-)essentialisme : "quelque chose qui fait souffrir en soi, ça n'existe pas". Bien évidemment, mais cela ne retire rien à la souffrance effective qui agit en l'individu souffrant. Qu'il y ait distinction, avec Locke, entre "qualités premières" et "secondes", et que la saveur, la couleur, l'odeur, etc. ne soient que des impressions générées par une relation et non des propriétés inhérentes aux choses, ne signifie pas qu'il n'y ait pas d'impression de rouge, de sucré, etc. De même, que le réel ne soit pas en lui-même générateur de souffrance n'empêche nullement que, tous les jours et sous tous les cieux, les hommes les plus ordinaires comme les plus sages, souffrent effectivement. La souffrance n'est donc que la soumission immédiate et inconditionnée (au même titre que l'approbation) à l'idiotie du réel. La tragédie du bombardé, de la femme violée, du sommeil sous la pluie, est justement de n'offrir aucune issue. Le bombardé est bombardé et ne peut pas même penser qu'il ne l'est pas. A charge à chacun de préférer la joie à la souffrance, l'approbation au constat malheureux, mais dans tous les cas nul ne nie que ce qui arrive arrive. Je soutiens donc que rares sont parmi les hommes les émules d'Oedipe quand il s'agit d'avoir mal. J'irai même jusqu'à dire que la joie tragique, elle aussi, duplique le réel : à l'événement singulier, injustifiable qui fait mal, le tragique ajoute un OUI que ledit événement ne saurait contenir, indifférent qu'il est à nos postures, à nos éthiques, à nos desiderata. Mais, me direz-vous, de NON non plus il ne contient en soi. Mais allez expliquer au bombardé, au condamné, à l'orphelin qu'il n'y a ni peine ni joie dans ce qui arrive et qu'il ne relève que de notre force et de notre raison d'être heureux ou malheureux... Allez faire entendre Epictète à tous les damnés. Alors oui, le réel est idiot, et oui, la peine autant que la joie sont des doubles immanents de l'événement, oui, il y a bien disjonction entre le réel et la pensée qu'il induit.

Oui, le rossétisme est par principe réfutable et doit même être réfuté. Ce sont les philosophes et non les malheureux qui, en général, dupliquent la réalité, c'est le Roi Oedipe et non l'esclave, ce sont les prêtres et non les paysans. Mais :
1) C'est bien cette réfutation qui renforce, a priori et ad infinitum, en un cercle vicieux délicieux, le rossétisme: puisque la non-duplication du réel par la plupart des hommes, aussi fragile soit-elle, quoi qu'y soit substitué un sens, une justification, va justement, légitimement, dans le sens d'une non-duplicabilité du réel (prouvée empiriquement d'une part; d'autre part, par l'irraison des doubles, dont le non sens est de ne pas reconnaître l'irraison du réel).
2) La surreprésentation des duplicateurs dans l'oeuvre de Rosset (mythes, contes, philosophes, littérature, cinéma) honore a contrario le privilège de tout un chacun de ne pas figurer dans ce panthéon des rares illusionnés et illusionnistes. Mais que l'on ne s'y méprenne pas : l'approbation est une science encore plus rare que l'art prestidigitateur. De la reconnaissance du réel à la joie le parcours est long et pénible. L'aristocratie tragique se nourrit des mêmes souffrances que la plèbe, mais elle n'a pas le même estomac. Faute de doubles, les hommes justifient tout de même le réel - sans l'éluder. Or l'affirmateur connaît à la fois le malheur et le bonheur (cf. "Notes sur Nietzsche", in Force majeure), par la force (majeure) de la joie, il parvient au pire comme au meilleur sans justification. La souffrance est a priori injustifiable et incontestable. Ni la guerre ni la paix ne justifient les bombes. Mais ni la guerre ni la paix ne sont en droit de m'interdire la joie.

A tout prendre, je préfère la joie, parce qu'il est certain qu'un jour, quelque part, sans raison, j'aurai, moi aussi, à endurer l'immense souffrance et que celle-ci ne contredira en rien le fait qu'il eût été possible, face au drame, d'être joyeux - si j'avais eu plus de forces, de puissance. Et je m'efforcerai de persévérer dans cette voie, chanceux que je suis d'avoir la puissance de jubiler et conscient que je suis que l'innommable et l'insoutenable sont, de fait et a priori, impliqués par le rossétisme et non proscrits par lui. C'est cette LOGIQUE DU PIRE qui me condamne, bon gré mal gré, mais plutôt bon gré, à n'accorder à la grisaille, aux larmes et aux cris que la grâce d'un sourire.

24/05/2006

Le nietzschéisme de Clément Rosset

Nice, le 12 mai 2006


Le nietzschéisme de Clément Rosset



Y a-t-il un nietzschéisme de Rosset et, si oui, lequel? Notre sujet mériterait des heures de discussion et d’étude détaillée tant Nietzsche est omniprésent dans l’œuvre de Rosset depuis 1960. Je n’ai évidemment pas le loisir de tracer toutes les lignes de convergence que je souhaiterais, je vais donc vous présenter ce que Rosset nous dit de Nietzsche et ce qu’implicitement il lui emprunte pour critiquer la duplication du réel, creuse, illusoire, impensable parce que rien. Clément Rosset n’a d’indulgence pour aucun des philtres d’oubli philosophiques, psychologiques ou moraux. Nous sommes confrontés d’emblée à ce paradoxe : Nietzsche, dans la Généalogie de la morale, fait l’éloge de l’oubli, comme preuve de la volonté de puissance, comme condition de la vie et comme remède au ressentiment ou à la mauvaise conscience. Outil complexe, l’oubli s’oppose à la mémoire, fondement de la morale, organe hypertrophié de l’homme moral, capable de promettre. Or c’est dans le nœud entre Retour et Oubli, nœud tragique, que se joue la portée de Nietzsche, jusqu’à Rosset. Nous postulerons donc que l’oubli n’est pas l’occultation, qu’on n’oublie que ce qu’on a connu et admis.
J’emploierai toujours cette expression de « nietzschéisme » de Rosset avec précaution. Un des enseignements que l’on peut d’ailleurs tirer de cette étude est que le seul nietzschéisme légitime est un aveu d’impossible affiliation à Nietzsche. Nietzsche est une arme puissante mais que l’on ne peut proprement saisir. Nul n’est jamais détenteur de cette arme qui soit vous coupe quand vous l’attrapez, soit perd son tranchant quand vous la serrez trop fort.

- Nietzsche est inadmissible, donc infréquentable
- Accoler un « isme » à Nietzsche, c’est préférer une doctrine à une pensée, un « digest » à une lucidité subtile qui ne peut se réduire à une idéologie – même anti-idéologique (Logique du pire est clair sur ce point).


Nietzsche a toujours servi de démystificateur. Or, quand Rosset s’en prend aux différents nietzschéismes qui ont sévi, c’est pour déceler, sans forcément employer ce mot, une part d’idéologie dans l’usage qu’ils font de Nietzsche.

- Rosset s’en prend donc tout d’abord aux mésinterprétations.
- Une fois démasquées, ces erreurs philologiques ou idéologiques révèlent un Nietzsche définitivement et premièrement affirmateur, pour qui la joie est le principe (au sens fort) de toute pensée honnête.
- Ce renversement permet à Rosset d’opérer l’alliance philosophique entre réel et joie dont Nietzsche constituerait la dernière figure en date. Recentrement et pas de côté : le Nietzsche de Rosset est le Nietzsche que nous le livrent ses textes mais un Nietzsche dont certains traits sont volontairement accentués – et selon moi à raison et pour notre plus grand bien.

Nietzche devient alors, dès La Philosophie tragique, un cas exemplaire d’affirmation du caractère tragique de l’existence et de la nécessité qui est faite de l’approuver avec allégresse et reconnaissance. Nietzsche est éternellement reconnaissant au réel d’être atroce et hasardeux, sans loi, but, ni raison, mais pourtant providentiel – si nous le voulons. Gai savoir, Amor fati. Rosset, comme Nietzsche, considère que tout ce qui advient n’avait aucune raison d’advenir mais qu’en même temps il ne peut pas ne pas être. Plus fort que l’absurde, le tragique n’a pas même un semblant de sens, puisque son unique sens réside dans le fait de n’en avoir pas et de ne même pas en manquer. Rien ne manque au réel qui advient puisque rien ne le définit. Nulle transcendance pour expliquer ce que doit être le réel. Il s’auto-définit, comme unilatéral (rien n’en rend compte), comme idiot (insécable, singulier, unique), comme fruit d’une contingence absolue (n’importe quoi et n’importe comment) mais aussi comme absolument nécessaire. Car ce qui est est et ne peut pas ne pas être. Facticité : on ne réfute pas un fait. Privilège exorbitant d’un réel qui, pour n’être ni immuable, ni simulacre, n’en est pas moins nécessairement ce qu’il est. Sur ce réel aucune prise pour l’action, l’événement, la liberté. Nul relief possible. Le libre-arbitre est une invention destinée à responsabiliser, culpabiliser l’homme (Nietzsche, Crépuscule des idoles). Que le réel soit mouvant, toujours singulier et toujours singulièrement différent de ce qu’il était n’empêche pas qu’il ne soit pas, hic et nunc, autre que lui-même. Quand bien même l’on voudrait prendre ce devenir comme argument contre l’idiotie du réel (en montrant que dès qu’il est il n’est déjà plus et que sa plénitude même se dérobe), on n’en pourrait tirer aucun argument positif en faveur d’un double du réel. Et le réel est ce qui est sans double. La plénitude du réel et son idiotie sont les raisons qui nous interdisent de le connaître. Car comment connaître cet objet singulier qui en même temps fuit, semblable à rien, et ne peut pourtant pas ne pas être ? Et peut-être est-ce justement ce devenir qui fait que le réel est nécessaire : puisqu’on ne peut l’arrêter et qu’on n’en peut rien dire, il est également impossible de lui demander d’être autre – être autre que quoi ?! Autre que autre ? Si Deleuze, comme Nietzsche, voyait dans la philosophie une entreprise de lutte contre la bêtise et si, comme Nietzsche encore, il définissait la bêtise comme ce qui réduit les différences au semblable, le singulier au catégorisable, le hasard au nécessaire, il nous faut distinguer idiotie et bêtise. Car ce n’est pas parce que le réel est idiot et que ce sont les intellectuels qui paradoxalement manquent le plus d’humilité et dédoublent le plus le réel, qu’il faut être bête pour être tragique. Comme Deleuze, Rosset associe la bêtise à une réduction. Non pas à une simplification (puisque le réel est simple), mais justement à une duplication ou une complication (sens, raison, ordre ou imperfection, dégradation d’une essence supérieure, …). Toute existence immédiate manque d’une instance vraie qui soit en rende raison soit montre son imperfection, elle doit donc ne pas manquer : ainsi pense le métaphysicien. Cette instance lui est donc attachée nécessairement, comme un double ombrageux qui, contrairement à l’ombre, ne garantit pas la réalité de l’être qu’il suit mais en obscurcit au contraire l’incomparable éclat. Dédoubler le même (l’unique) pour le différencier de lui-même, entreprise dialectique dont Hegel eut le génie mais qui justement abolit la différence, la singularité pour la rendre même et différente à la fois. Rationalisation du réel, duplication du réel au sein même du réel.


Nietzsche est-il tragique ?

L’entreprise rossétienne de démystification apparaît donc dans le droit fil de la philosophie de Nietzsche. Comme l’auteur du Crépuscule de idoles, Rosset relègue donc métaphysique, religion et morale dans le monde des doubles, monde de langage et de fantasmes sans épaisseur autre que psychologique. Clément Rosset rend donc d’ailleurs justice au Crépuscule des idoles dans La Force majeure. Contre l’interprétation de Klossowski notamment, il voit dans la critique du « monde vrai » comme « fable » l’affirmation de l’unicité et de la suffisance de ce monde-ci. Notre monde suffit à faire un monde. Le dernier aphorisme du Crépuscule des idoles, dans le chapitre « Ce que je dois aux anciens », est consacré au sentiment du tragique. Le paradigme théâtral y est privilégié et pour cause, Nietzche revient sur l’intuition qui était la sienne quand il écrivit La Naissance de la tragédie. Je rappelle que c’est ce livre qui inspira La philosophie tragique de Clément Rosset. Si, pour Rosset, Nietzsche n’est pas le premier philosophe tragique, mais justement le dernier, il est pourtant celui qui le premier thématisa le tragique comme tel. Ni Lucrèce, ni Montaigne, Pascal, Spinoza ou Hume ne parlent de « tragique ». Nietzsche a donc en un sens révélé a posteriori une lignée de philosophes tragiques que consacre Clément Rosset. Philosophe attardé, comme le qualifie Rosset dans l’Anti-nature, puisque isolé en son époque, Nietzsche constitue donc pour Rosset une référence indispensable, celle qui justifie, encore aujourd’hui, d’aimer la vie malgré tout et de l’affirmer pour elle-même, inacceptable et douloureuse, amère et râpeuse. Etudions ce texte du Crépuscule des idoles :

« (…) L’affirmation de la vie, même dans ses problèmes les plus étranges et les plus ardus ; la volonté de vie, se réjouissant dans le sacrifice de ses types les plus élevés, à son propre caractère inépuisable – ce que j’ai appelé dionysien, c’est en cela que j’ai cru reconnaître le fil conducteur vers la psychologie du poète tragique. Non pour se débarrasser de la crainte et de la pitié, non pour se purifier d’une passion dangereuse par sa décharge véhémente – c’est ainsi que l’a entendu Aristote, mais pour personnifier soi-même, au-dessus de la crainte et de la pitié, l’éternelle joie du devenir, – cette joie qui porte en elle la joie de l’anéantissement… Et par là je touche de nouveau l’endroit d’où je suis parti jadis. – L’Origine de la tragédie fut ma première transmutation de toutes les valeurs : par là je me replace sur le terrain d’où grandit mon vouloir, mon savoir – moi le dernier disciple du philosophe Dionysos, – moi le maître de l’éternel retour… »



- Le caractère affirmateur et non sélectif du tragique est ici flagrant : tout est objet d’affirmation et, corrélativement, de joie. La joie est générale en soi.

- Le but de cette affirmation n’est pas cathartique, la vie n’est pas un théâtre à distance duquel nous pourrions nous mettre pour nous purger de nos passions. Non, nous somme indissolublement liés à ce théâtre. L’intérêt de Nietzche pour la tragédie grecque n’est donc pas superficiel : l’existence même est lieu d’exercice du dionysiaque. Cela explique par là-même pourquoi Nietzsche privilégie une esthétique de la création contre l’esthétique du désintéressement kantienne ou schopenhauerienne. L’esthétique du spectateur est hypocrite parce qu’elle n’est justement qu’une esthétique : on ne peut vivre en tragique qu’en étant « soi-même » créateur, acteur. La vie comme œuvre d’art est la vie perçue comme tragique, en tant que ce qu’elle est véritablement : indigeste mais belle et sainte.

- La vie de l’individu tragique est donc tout sauf résignée et passive. Elle est action et conscience de la perfection parce que satisfaite par ce qui est et connaissant ce qui est. C’est en ce sens que Spinoza est un philosophe tragique pour Rosset : philosophe de la nécessité absolue mais également de la joie. Nietzsche nous parle bien de son « savoir ». Son « gai savoir ».

- La critique du « monde vrai » qu’a menée Nietzsche dans les chapitres précédents est donc ici sanctifiée pour « personnifier soi-même, au-dessus de la crainte et de la pitié, l’éternelle joie du devenir, – cette joie qui porte en elle la joie de l’anéantissement ». Une fois débarrassé des fables, l’homme peut enfin jouir du réel, qui n’est plus coupable, du réel, rien que du réel et cela est déjà beaucoup trop puisqu’il est inépuisable, inépuisable en merveilles comme en horreurs.

Ce bel aphorisme nous permet donc déjà de recouper de nombreux thèmes qui ne vont pas dans le sens d’un nietzschéisme de Rosset mais de sa stricte adéquation à la pureté de la pensée tragique. Nietzsche ne se dit d’ailleurs pas le seul disciple de Dionysos mais le « dernier »… Et à en croire Rosset il suffit pour être tragique de n’être point trop penseur. Humilité et simplicité du regard font de tout savoir un gai savoir lucide.


La Force majeure

La Force majeure est un des ouvrages cruciaux de Clément Rosset. Pour ses lumineuses et très belles pages sur la joie, mais aussi pour ses "notes sur Nietzsche", seul véritable commentaire de Nietzsche qu’ait proposé Clément Rosset, hélas peu mentionné par les nietzschéens officiels. La raison en est d’une part la grande brièveté ; d’autre part que ce n’est pas à proprement parler un commentaire. Si je devais surnommer Clément Rosset, je le surnommerais peut-être « le philosophe lumineux » : parce qu’il allie la force d’un caractère lucide et celle d’un esprit pénétrant et révélateur. Voir et faire voir. Il ne commente pas tant Nietzsche qu’il ne le débroussaille. C’est un sentiment qui me taraude depuis que je lis Clément Rosset : clairvoyance et pertinence, seules capables de donner un aperçu du sentiment du réel. En même temps, Rosset se trouve être plus commentateur que tout commentateur. Car il ne fait proprement que commenter des aphorismes qui sont censés traduire l’essentiel de la pensée nietzschéenne, il s’attache au texte. L’essentiel est de savoir si ces échantillons ne travestissent pas une pensée éminemment complexe, lunatique et parfois même contradictoire. En somme, jamais un texte de Nietzsche ne suffirait à en déduire quoi que ce soit de sa philosophie. Mais peu importe, Rosset, s’il ne cite pas tout Nietzsche, réussit tout du moins un tour de force pour un nietzschéen, il ne fait pas dire à son auteur ce qu’il n’a pas dit. Son entreprise est une déconstruction des divers contresens qu’il estime répandus sur la pensée de Nietzsche. La Force majeure réhabilite donc Nietzsche par-delà le nietzschéisme et le ramène au rang des philosophes, ne serait-ce qu’en distinguant la volonté de vérité (idéelle) de la vérité qui consiste à dire que le réel est ce qu’il apparaît être. Nietzsche estime qu’on n’a pas été assez véridique quant à la vérité. Et sa pensée manifeste une véritable cohérence philosophique ? Clément Rosset agit en un sens en fin critique puisqu’il procède à des renversements interprétatifs et à des distinctions conceptuelles (apparence et apparence, vérité et vérité, bonheur et bonheur), nous le verrons.


Nietzsche et la modernité

Clément Rosset, quoiqu’il leur ressemble par un certain scepticisme et une certaine pensée de la singularité, est en rupture avec ses contemporains. Parce que « toute la modernité philosophique et littéraire bruit en France du nom de Nietzsche, et qu’il n’est pourtant rien de plus étranger à cette modernité que la pensée nietzschéenne (…) l’idée que la grandeur de Nietzsche provient de ce qu’il n’est justement pas un grand penseur peut apparaître comme très caractéristique de notre modernité. » Nietzsche apparaît ainsi comme un symptôme exemplaire d’objet réel inacceptable, « en tant que témoin de l’autre et figure du vide » , autant dire comme double d’un Nietzsche réel
L’étude de la béatitude situe déjà Rosset par rapport à la modernité : volonté de puissance et surhomme sont secondaires pour lui. Clément Rosset emprunte à Henri Birault[1] le terme béatitude « pour définir le thème central de la philosophie nietzschéenne », terme pouvant être remplacé par « joie de vivre, allégresse, jubilation, plaisir d’exister, adhésion à la réalité ». Reste que Birault ne l’emploie justement pas indifféremment puisque la béatitude y est d’emblée opposée au gai savoir. Il y aurait donc peut-être une béatitude nietzschéenne mais certainement pas au sens où la tradition entend ce terme, aux connotations religieuses. Or Nietzsche plus qu’aucun autre se voulait pourfendeur du désir grégaire de bonheur, tout autant que de la béatitude religieuse. Il est donc étrange que Rosset choisisse l’unique terme qui pose autant problème. « La béatitude en elle-même ne se présente jamais comme une introduction, mais comme une conclusion », nous dit Birault. « On peut se demander ce que la béatitude peut bien avoir à faire avec la pensée de Nietzsche ». Les « concepts fondamentaux » de Nietzsche sont selon lui : surhomme, éternel retour, volonté de puissance. « Aucun ne semble avoir de rapport direct avec la béatitude ». Or Rosset estime qu’il n’est plus nécessaire de démontrer, comme Birault, que la béatitude a rapport avec Nietzsche. « C’est plutôt à une tâche inverse que devrait travailler maintenant un commentateur de Nietzsche : montrant au contraire comment ces concepts [« fondamentaux »] s’accordent avec le thème de la béatitude. » Ils ne peuvent être reconnus comme authentiquement nietzschéens qu’autant qu’ils relèvent d’une béatitude absolue et non l’inverse. Il y a « ceux qui ruminent sans cesse mais sans réussir à digérer (cas de l’homme du ressentiment), et ceux qui ruminent et digèrent (cas de l’homme dionysiaque)… On interprète généralement : le mauvais ruminant n’a pas accès au bonheur car il est prisonnier de la pensée du malheur, le bon ruminant accède au bonheur car il surmonte la pensée du malheur, réussit à la digérer. » Or, pour Rosset, le bon ruminant a accès à la fois au bonheur et au malheur, le mauvais ni à l’un ni à l’autre. L’homme du bonheur a accès à tout, l’homme du malheur à rien. La béatitude « implique une profonde et incomparable connaissance du malheur ». La connaissance du tragique « constitue un surcroît de gaieté qui l’emporte sur la souffrance… se présentant ainsi comme un test de la béatitude ».
Trois points m’intéresseront ici tout particulièrement : la musique, la vérité et la morale. Une renversement des valeurs et des significations attachées à ces termes conduisent droit à une philosophie tragique. La musique comme manifestation privilégiée de réel, la vérité comme approbation du réel et une morale de l’affirmation répétée, tels sont les registres d’apparition de la réalité nue, inadmissible et pourtant providentielle.


La vérité

La question de la vérité est évidemment LA question de Nietzsche et dont la solution, nous le savons, est d’ordre psychophysiologique et loin d’être désintéressée. Mais là n’est pas le problème, sinon à rappeler que la Vérité n’est qu’un moyen très répandu d’échapper à la vérité, à savoir au réel. L’homme théorique a la Vérité pour le pas mourir de la vérité. Nietzsche ouvre Par-delà bien et mal en comparant la vérité à une femme et en constatant que les philosophes s’y sont jusqu’ici mal pris avec elle, faute d’avoir su qu’elle était femme. Rustres et maladroits. Or Rosset, au début de La Force majeure, nous dit que la joie est féminine en ceci qu’elle reste indifférente à toute objection, sourde à la contradiction. C’est peut-être donc bien parce que la vérité – la réalité – est femme que la joie, indifférente au réel puisque aimant le réel en général, lui emprunte sa féminité. La joie est la plus sûre alliée du réel. Le mérite de Rosset dans ce chapitre intitulé « Surface et profondeur » est de réhabiliter une catégorie conspuée par les commentateurs qui en fait singent Nietzsche : la vérité. Entendons que Nietzsche ne récuse pas le fait que certaines choses soient vraies au sens de véridiques et d’autres fausses, au sens d’inexactes ou d’illusoires. La Vérité est un mensonge, mais mentir implique d’admettre qu’il y a quelque chose de vrai. Contre l’interprétation de Klossowski, Rosset ne dit donc pas que le monde réel est également fable et que toute existence est interprétation. Que le « monde vrai » soit fable ne fait pas du vrai monde une fable. Ce syllogisme a l’inconvénient majeur pour Rosset de disqualifier l’existence et d’autoriser toute interprétation, y-compris morale et religieuse. Il ne faut donc pas confondre discours sur le monde et monde. Ce qui est vrai est donc que ce monde-ci est suffisant et unique. L’apparence, ce n’est plus ce monde-ci, mais bien le « monde vrai ». Nietzsche conserve mais renverse donc la distinction entre apparence et réalité. Le « monde vrai » est pour Nietzsche une « illusion d’optique et de morale ». L’aphorisme 6 du chapitre « La raison dans la philosophie » du Crépuscule des idoles et le chapitre « Comment le « monde vrai » devient enfin une fable », étudiés de près, permettent de voir en Nietzsche un affirmateur raisonné et puissant des caractères que Rosset reconnaît au réel :

- unicité
- idiotie
- suffisance, plénitude
- possibilité universelle de gaieté

Seule une récusation radicale de l’au-delà permet de dépasser l’opposition « monde vrai »/ « monde des apparences », puisque le vrai monde c’est justement ce monde-ci et qu’il n’est plus guère de raison de parler d’un « monde d’apparences » (celui-ci), s’il n’y a plus de monde des essences. « Avec le monde vérité nous avons aussi aboli le monde des apparences. » Que les sophistes, Nietzsche et Rosset sanctifient les apparences ne constitue en aucun cas une objection contre leur sens de la réalité et en faveur d’un quelconque illusionnisme, mais plaide au contraire en faveur de l’interchangeabilité des termes « réalité », « apparence », « superficialité », « empirique », « existence », « facticité ». Bref, l’univocité du réel est ici rétablie et, comme chez Spinoza, l’erreur ne contient rien de positif, il n’y a qu’un réel et qu’une positivité : celle des idées adéquates. Le non-être n’est pas, n’a aucune teneur ontologique, il n’est qu’illusion. Et Rosset refuse de commettre le parricide qu’a commis Platon : si les doubles existent bel et bien, ils ne contiennent cependant rien en eux de positif, ils sont immanents au monde et non extérieurs et supérieurs à lui comme ils le voudraient. Car le réel supporte la contradiction, pour parler comme Hegel, mais non pas sur le plan de l’être. Sur le plan du discours. On peut penser ce qu’on veut du réel, il y est indifférent. L’illusion métaphysique qu’incrimine Rosset se révèle donc un manque de connaissance, un refus de penser ce qui est – tout comme, encore une fois, chez Spinoza. Spinoza peut donc intégrer la famille tragique, puisque chez lui rien ne fait relief sur la substance. Le tout, univoque malgré son infinité d’attributs, n’a d’au-delà qu’en lui-même : c’est toujours au sein même du réel que l’on projette l’existence d’un au-delà. Malgré la distance qui sépare le rationalisme spinoziste et l’irrationalisme rossétien, tous deux accordent une même valeur à la vérité, celle d’une reconnaissance intraitable et sans prix de tout ce qui peut s’offrir à l’intelligence.
Surface et profondeur ne se divisent alors plus selon un schème d’illusion et d’essentialité. Cette structure métaphysique initiée par Platon ne résiste pas à l’univocité et celle-ci, quand bien même impensable et indescriptible, ne nous donne aucun argument pour démontrer qu’autre chose serait. La surface exprime la profondeur, comme le masque en dit plus long sur celui qui le porte que tout visage découvert. La vérité, chez Nietzsche, se révèle par le jeu, par l’apparence, esthétique en ce sens, mais elle ne réside pas qu’à la surface. Le masque ne suffit pas à lui-même et son rôle n’est pas tant de masquer que de répéter sur le mode de la variation ce qu’il cache. Le masque exprime, il ne trompe pas. Je renvoie ici à l’obscur mais joli éloge des masques au début de Différence et répétition de Gilles Deleuze. Or les profondeurs pour Nietzsche, sont tout sauf l’essence, la clarté intelligible, mais plutôt la noirceur honteuse ou insondable de l’humain. Tout voyageur porte avec lui son ombre, tout homme, comme chez Platon, a en lui une part inavouable de désirs et de pensées insanes. Mais Nietzsche étend cette corrélation entre l’apparence et la profondeur à toute existence. Nous ne voyons que la surface des choses, certes, mais nul besoin d’aller chercher au-delà d’elles ce qu’elles masquent, tout ce qu’elles sont réside en elles, au plus profond d’elles-mêmes. On ne pourrait connaître le réel qu’en se noyant dans ses profondeurs, le réel n’est intelligible que depuis son propre fond. C’est pour cela que Rosset nous explique que l’objet, nécessairement singulier, est indescriptible, qu’il n’a pas son complément en miroir, comme dit Ernst Mach qu’il cite à plusieurs reprises. Mesurer le réel nécessite une mesure extérieure à lui, or il est à lui-même sa propre mesure. L’apparence nous leurre peut-être, en tout cas elle nous éblouit, mais elle ne contredit en aucun cas la profondeur, elle l’exprime. L’univocité du réel est fondée sur un matérialisme radical, présenté en détail dans Logique du pire et dans L’anti-nature, matérialisme que partagent Rosset et Nietzsche. Crépuscule des idoles : « Thucydide et peut-être Le Prince de Machiavel me ressemblent le plus par la volonté de ne pas s’en faire accroire et de voir la raison dans la réalité – et non dans la « raison », encore moins dans la « morale ». La vraie raison se moque de la raison et la vraie morale se moque de la morale. Matérialisme que Rosset après Althusser dit consister à ne plus se raconter d’histoires, ne plus s’en laisser accroire, dit Nietzsche. Nietzsche nous dit dans Le Crépuscule des idoles : « Une fois pour toutes, il y a beaucoup de choses que je ne veux point savoir. – La sagesse trace des limites, même à la connaissance. » On pourrait y voir un désaveu du gai savoir tragique. La sagesse tracerait des limites au savoir et serait ainsi moins cruelle qu’on le prétend ? Je ne crois pas. Je crois que ce que Nietzsche ne veut point savoir est ce qu’il ne peut point savoir. Quitte à ne pouvoir pénétrer la profondeur du réel, il préfère éviter de la sacrifier à la vérité, à l’idée, à l’essence. L’ignorance est elle aussi un aspect tragique de la vie qu’il faut savoir assumer, qu’il faut approuver. Etre gai, même en ne sachant pas ce qui se cache derrière ce que j’approuve, voilà ce que j’appelle prendre des risques, savoir que cela est tout en ne sachant pas ce que c’est, nulle pensée ne saurait être plus folle et plus humble. L’humilité du tragique est garantie par la joie, qui a lieu malgré tout. Et comme le dit Rosset à la fin de L’anti-nature, l’humilité ne garantit pas la joie. Il faut approuver avant d’avouer l’impuissance à connaître. Sinon on disqualifie ce qu’on ne peut connaître et les issues sont alors multiples : la joie n’en est qu’une parmi beaucoup et il est aisé de la manquer, comme le prouve Pascal.


Rosset, Nietzsche et la morale

Premier ennemi de Rosset, « la tentation morale » fait obstacle à la perception. « Tentation » qui s’appuie sur la croyance en un SUJET, en une LIBERTE et en un partage du monde entre JUSTES et SALAUDS – et qui se nourrit d’une vision lucide (le réel est tragique) impliquant une posture aveugle (tout mais pas ça). L’inadmissible se mue alors en immoral, l’immoral en victime de la censure, comme le théâtre de Molière chez Rousseau.
« La question qui se pose ici est plutôt de savoir si l’entreprise critique est bien le souci dominant de la philosophie de Nietzsche ». « Or il n’en est évidemment rien » ! La critique est secondaire, subordonnée à l’impératif affirmateur. Le non est toujours au service d’un oui, tandis que le oui de ceux que critique Nietzsche n’est jamais qu’un non nihiliste déguisé.[2] C’est parce qu’il approuve le monde que Nietzsche accuse la morale et non l’inverse. Il faut alors contester l’interprétation deleuzienne qui fait porter sur la critique l’essentiel du poids de la pensée nietzschéenne, assimilant l’approbation à la critique du ressentiment, comme s’il fallait savoir dire non au non pour accéder au oui dionysiaque[3], se libérer du carcan oppresseur pour accéder à l’innocence du jeu et de la vie. La violence critique est la suite de la violence de l’approbation.* Rosset se veut lui-même « critique » en ce sens qu’il est « observateur impitoyable de ce qui est, et a fortiori, de ce qui est écrit dans les livres de Nietzsche. Nietzsche ne lutte donc aucunement, il perce avec lucidité et finesse la réalité de ce qui est. Ses condamnations de la morale sont donc avant tout des explicitations de la morale (une généalogie). Nietzsche se vantait de ne pas même accuser les accusateurs. L’opération rossétienne est donc imparable : les fantasmes des nietzschéens (contemporains, libertaires par exemple) consécutifs à la critique se voient invalidés si l’on rétablit le sens de la pensée, qui va de ce qui est (donc pas les fantasmes) à la critique démystificatrice de ce qui n’est qu’illusion (la morale, et ce au même titre que ces fantasmes). Clément Rosset fait cependant crédit, un peu plus loin, à Deleuze d’avoir bien analysé le ressentiment en tant que tel comme « une réaction qui cesse d’être agie ». L’homme du ressentiment ne se caractérise pas tant par sa réactivité que par l’impuissance qui est à la source de celle-ci. Nietzsche suspecte, avant ceux qui disent non, ceux qui disent un oui suspect (métaphysique, morale) : oui au bien et non aux bonnes choses, à l’essence et non aux choses singulières.
Dans Nietzsche et la philosophie, Deleuze analyse ce qu’il appelle à juste titre le paralogisme. Paralogisme du faible et qui consiste simplement à contester la vérité profonde du principe d’identité : « tu es méchant ; je suis le contraire de ce que tu es ; donc je suis bon. » Ce paralogisme repose sur la fiction d’une force séparée de ce qu’elle peut, de ce qu’elle est. On voudrait demander au fort de ne pas être fort. Pour qu’il ne soit plus fort mais méchant on l’accuse s’il agit. Nous voyons donc que le ressentiment dédouble la force en force physique et responsabilité morale et qu’il en nie la réalité en lui substituant le concept de mal. Le ressentiment reproche donc au réel d’être le réel.


L’Eternel retour

- Non pas une thèse sur la vérité des choses mais une hypothèse invitant à une réaction affective, question, épreuve.
- Répétition stricte du monde déjà là, immanent et non transcendant (ce qui n’exclut cependant pas le retour de la différence inhérente à la vie comme chez Deleuze[4]).
- Révélateur non d’une vérité ontologique mais psychologique concernant le désir du retour du même.

C’est au travers d’une fiction, d’une question ( et si… ; "que dirais-tu si..." ) que Nietzsche développe donc l’hypothèse d’un retour du même qui, dans sa virtualité de joie ou d’horreur, révèle le degré d’amour du réel de celui qui l’expérimente, degré qui est le critère même d’évaluation de toute vérité puisque la joie et le savoir tragique ne font qu’un. Es-tu prêt à revivre la même vie une infinité de fois, les rires comme les pleurs, la beauté comme la laideur, es-tu prêt à approuver cette vie au point de VOULOIR la revivre ? Peu importe que la réalité soit ou non Retour, Répétition, ce qui compte c'est qu'on accepte qu'elle puisse l'être. cf. Gai savoir, §341 et Par-delà bien et mal, §56. Ce qui reviendra sera ce monde-ci, le même. L'éternel retour est donc un révélateur, signe soit de nihilisme, soit d'affirmation. Il est en cela intimement lié à la volonté de puissance, dont il est le test. Cette "volonté d'éternisation" particulière que constitue le Retour provient "d'un sentiment d'amour et de reconnaissance" (Gai savoir, §370) et non d'une idiosyncrasie "egypticiste" et réactive. C'est ainsi que se comprend cet étonnant poème qu'a commenté Heidegger et que Rosset interprète en d'autres termes :

Eternel "oui" de l'Etre,
à jamais je serai ton "oui":
car je t'aime, ô éternité!

(
"Gloire et éternité", in Dithyrambes de Dionysos)

En la mettant non au fondement mais à l’horizon, comme test, de leur philosophie, ils réaffirment la primauté du tragique et de la joie en celle-ci. Pour Rosset, comme pour Nietzsche, nous revenons donc, à la fin de ces « notes », à la béatitude. Nietzsche nous est révélé comme pur affirmateur, comme envers du contestataire, comme homme tragique par excellence, propre à inspirer cette « logique du pire » de Clément Rosset qui, parce qu’elle est affirmative, ne peut (conséquence) que partir en croisade contre tous les doubles.



Musique, tragique et joie

Les pages consacrées la musique chez Nietzsche ont l’immense mérite de montrer le rôle décisif de celle-ci dans son œuvre, un rôle principiel, que les commentateurs ont trop souvent occulté. Georges Liébert, dans un livre intitulé Nietzsche et la musique, a d’ailleurs rendu hommage à Clément Rosset d’avoir été une des exceptions à cette règle qui consiste à considérer la musique comme un aspect mineur et non décisif de la pensée de Nietzsche.
Nietzsche philosophe parce que musicien. L’homogénéité de la musique et du monde n’est pensable que par une oreille musicienne, que par celui qui n’a pas de cire dans les oreilles.
La gaieté est d’essence musicale et la musique est nécessairement jubilatoire. De là on peut distinguer musiciens et auditeurs tragiques et non tragiques. Nos deux philosophes partagent un même goût pour le Carmen de Bizet. Mozart apparaît, surtout chez Rosset, comme l’étoile de la pensée approbatrice. Mozart est celui qui le mieux nous donne accès à ce que Rosset nomme la grâce dans le Traité de l’idiotie. Au même titre que Shakespeare, Mozart et sa grâce nous montrent le réel non pas tel qu’il est (que cela voudrait-il dire ?), mais tel qu’il n’offre aucune prise à la duplication ou à la substitution. Cette grâce consiste, sinon à montrer le réel, du moins à suggérer avec force qu’il ne peut être autre que cela, aussi confus et indéterminé ce « cela » soit-il. La représentation est alors pétrie d’inéluctabilité. Représentation, qui n’est en fait que présentation (le réel ne se donnant paradoxalement jamais aussi clairement que dans l’art, d’où le privilège accordé par Rosset aux exemples littéraires). L’alliance de l’inéluctable et de la joie, musicale ou poétique, constitue la grâce. Nous voilà rachetés. Or la musique, l’art en général, possède cette vertu rédemptrice chez Nietzsche. Non que l’art soit un narcotique adoucissant la perception du réel, mais bien parce qu’il est de la même étoffe que le réel ou, inversement, que le réel est « fait de la même étoffe que les songes », pour paraphraser Shakespeare. Mais attention, ce qui compte ici n’est pas l’illusion, le songe, mais le fait que l’imaginaire soit de même nature que le réel. Rêve, musique et métaphores sont des effets de réel, non pas des illusions mais des effets au propre sens du terme : une production concrète, une réalisation de réel. « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité ». Certes, mais alors pas pour y échapper. Tout simplement parce que sans art nous n’aurions même pas accès à la vérité, nous en mourrions instantanément. Dionysiaque, la vérité que nous livre l’art est transfigurée, ne serait-ce qu’un minimum, par les belles apparences apolliniennes, faute de quoi elle n’apparaîtrait même pas. L’œuvre d’art est nécessaire coexistence d’Apollon et Dionysos, si l’on entend par œuvre un phénomène et un corps, quasi organique, une unité. Indigeste, la vérité ne peut l’être que si on lui donne l’occasion d’être ingérée. C’est en cela que l’art en même temps nous livre la vérité et nous empêche d’en mourir. Rosset, nous montre bien, dans Le démon de la tautologie, en quel sens la métaphore, loin de nous tromper quant au réel, constitue un détour qui paradoxalement en rapproche. Comme on ne peut accéder à celui-ci de face, ni le dupliquer pour le comprendre, force nous est faite de le contourner. Mais ce détour est aussi un prolongement. Car la métaphore n’est jamais détachée de ce dont elle s’écarte. Elle enrichit le réel, ou plutôt augmente la teneur en réel de notre perception. La connaissance du réel est un travail de longue haleine. Effacer tous les doubles, débroussailler les contours du réel. Travail de fourmi, collection de descriptions minutieuses, partielles, microscopiques. Le savoir du réel est fait de toutes les approches qu’en ont fait tous les artistes et qui aident à former cette mosaïque. Peut-être n’est-ce pas pour rien que Clément Rosset a mis trente ans à boucler Le réel et son double ; ni que Nietzsche a tissé la toile de sa psychologie avec d’innombrables aphorismes ciselés et poétiques. Rosset, sans le dire, reprend à son compte cet enseignement tacite de Nietzsche qui tira profit avec génie de son impuissance à réaliser la grande forme. « L’art est-il la conséquence d’une insatisfaction devant le réel ? Ou une expression de reconnaissance pour le bonheur dont on a joui ? » Nietzsche nous pose cette question dans un fragment posthume écrit entre automne 1885 et automne 1887. La réponse, vous la connaissez aussi bien que moi. Quoi qu’il m’arrive, même la mort, il y aura toujours la grâce de Mozart, de Shakespeare, de Phidias. L’art ne rachète pas seulement ce qu’il représente, il rachète toute existence. L’art est une éternelle reconnaissance, une sanctification de la vie, un test de la joie.
Le réel et son double : « Le monde que perçoit Vermeer, n’est pas celui, muet à jamais, des événements insignifiants, mais celui de la matière, éternellement riche et vivante(…) De ce réel saisi par Vermeer, le moi est absent, car le moi n’est qu’un événement parmi d’autres, comme eux muets et comme eux insignifiants. » : la représentation qui (re?)produit un réel insignifiant serait ainsi la bonne représentation. Le romantisme, lui, nous suggère un état de manque, de flottement, de laisser-aller selon Nietzsche. Il n’assume pas la plénitude de la matière indifférente. Mozart sanctifie la vie. « Beethoven a introduit la colère dans la musique », dit Cioran.
Nous avons donc paradoxalement besoin de représentations pour accéder à un réel irreprésentable, paralysé et asséché par les mots ou l’image. Mais nous avons besoin d’écrire pour penser (Le Choix des mots), de la musique pour approcher l’intimité de la genèse du réel, de peinture pour saisir la lumière sans l’éteindre. Le platonisme de Rosset se situerait alors ici : bonnes et mauvaises représentations, écriture grandiloquente et écriture de réel, peinture de l’événement et peinture de la chose.
Clément Rosset accorde un privilège à la musique, comme Nietzsche, parce que seule la musique constitue à soi seul un réel. Le phénomène musical, ne représentant rien, n’exprimant rien, ne fait que témoigner du fait qu’il y ait du réel. Que peut-on dire honnêtement de la musique sinon qu’elle est ? On ne peut réfuter un son, dit Nietzsche.
La musique, un baume ? L’objection est facile. Mozart sous les bombes ou sous les ponts ne rend guère la vie plus facile. Certes. Mais telle est la cruauté de toute musique, en particulier de Mozart, d’être indifférente à toute douleur. Mozart a triomphé de la noirceur de maintes périodes de sa vie, il triomphe de toutes les noirceurs. Je ne crois guère qu’il les fasse oublier. Justement, il est tragique en ce sens que sa musique est trop gaie et trop belle pour se substituer à l’horreur. Ainsi, malgré tout, Mozart est Mozart, la joie est la joie, intacte puisqu’étrangère à toute tristesse. Je le répète, l’art n’est pas un philtre d’oubli mais une partie du réel. Et la posture tragique n’est pas la résignation mais le refus de nier la souffrance. Je conçois, et je revendique, que cette posture est inadmissible, et c’est la raison pour laquelle Nietzsche demeurera toujours en philosophie comme ailleurs proprement infréquentable. L’objection que l’on peut faire aux objecteurs de conscience, si j’ose dire, c’est qu’eux non plus n’atténuent pas la souffrance et que la morale sous les bombes ou sous les ponts n’est guère utile. La morale fait même obstacle à une claire intellection de la souffrance. Le tragique approuve la souffrance en ce que cette allégeance au réel est le meilleur moyen d’avoir prise sur lui. Accepter, approuver, n’est pas consentir. L’approbation est le contraire d’une justification, or consentir c’est accorder un droit, c’est justifier. Répétons-le : la lucidité doit précéder toute intervention, toute action. On n’a de prise sur le réel que si on en reconnaît l’existence et la facticité, nécessité et contingence.
L’approbation du tragique est en soi une torture, intellectuelle et affective – je n’ose pas dire morale ! Le gai savoir est « savoir du non-sens, de l’insignifiance de tout ce qui existe ». Et tout ce qui existe, sans but, est voué à toujours se répéter dans « un éternel da capo » que les hommes doivent transformer en une affirmation, à jamais répétée, de la vie pour elle-même. La tragédie de l’existence se répète sur un mode musical, da capo du singulier et du pluriel sans cesse réingurgité.
Mais il n’est rien qu’on puisse dire quand la joie s’accorde avec l’insurmontable. Or la musique ne dit rien, ou dit tout mais sans mots. Elle n’a pas de sens, elle est non-sens et en cela folle. La joie est comparée par Rosset au mot de Tertullien « credo quia absurdum ». Si la joie avait une cause et un sens elle ne serait pas la joie. « La joie est paradoxale ou n’est pas. » (FM). Inconditionnalité de la joie, du savoir, du vouloir dirait Nietzsche. Le sujet métaphysique n’est rien mais on se constitue face au réel, on imite le réel en ressentant non seulement sa plénitude mais notre plénitude. L’homme qui aime le réel et s’y intègre ne manque de rien, comme le réel qu’il approuve. Classicisme/romantisme.
« La joie pèse plus lourd que la tristesse. » La musique, comme principe premier et permanent chez Nietzsche et chez Rosset, est seule apte à nous imposer cette « vérité des vérités ». La musique n’est pas consolatrice, elle est répétition de tous les malheurs et de toutes les joies. Indifférente à ce que nous ressentons. La musique est un réel.



Rosset, nietzschéen ?


Le moment dans lequel s’inscrit Clément Rosset est complexe. Il est à la fois, volontairement ou non, à peu près contemporain de relectures de Nietzsche et de ses commentateurs, et d’une critique du désir tel qu’il s’illustre chez les modernes, c’est-à-dire pour Rosset chez ses contemporains. Cette critique du désir est toujours corrélative d’une critique de l’illusion du double, de l’absent, de l’inexistant, de l’inconsistant. Un certain désir aurait accompagné les commentaires de Nietzsche et, parfois, une certaine idéologie (du désir, de la libération, notamment chez les divers « Nietzsche » libertaires de Deleuze ou de Foucault). Mais Clément Rosset ne fait pas sienne la volonté du moment des années 80 de renouer avec la raison et la morale. Clément Rosset se veut ainsi irréductible à cette coupure en ce qu’il poursuit une même pensée de part et d’autre de cette coupure, de 1960 à aujourd’hui. Clément Rosset n’a pas ainsi intégré l’histoire de la philosophie française mais s’y est volontairement placé en marge, en observateur cruel. La Force majeure ne peut être comprise que dans la singularité de son auteur mais doit cependant être rattachée à la possibilité d’une réhabilitation élémentaire et lucide de Nietzsche, en tant que philosophe bien plus qu’en antiphilosophe obsédé par le soupçon. Entendons enfin ici une certaine fin de tout nietzschéisme puisque s’évanouit la possibilité d’affiliation à un projet de Nietzsche. On ne s’affilie qu’au réel. Birault[5] nous disait qu’il était stupide de penser comme Nietzsche et qu’il fallait bien plutôt penser avec lui. Il ne semble pas interdit de dire qu’on ne peut que penser comme lui, puisque toute pensée raisonnable a pour condition première un gai savoir tragique. Rosset ne singe pas Nietzsche, il nous montre ce qui est écrit. Et ce qu’on peut en faire, honnêtement. Il faut penser « comme » avant de penser « avec ».
Je voudrais, pour conclure, rendre justice à l’originalité de Clément Rosset. Car si notre exposé tend à montrer la profonde inspiration nietzschéenne de son œuvre, celle-ci n’en est pas moins le fruit d’une réelle inventivité. Rosset réussit à intégrer la postmodernité, la philosophie contemporaine, en anti-métaphysicien qu’il est. Mais il réussit en même temps à s’en démarquer par une attitude critique. Rosset possède également cette force désinvolte avec laquelle il parcourt l’ensemble de l’histoire de la philosophie, des présocratiques à nos jours, pour en tirer la quintessence – « en marges » : la philosophie tragique. Humble mais courageux, sceptique mais lucide, Rosset effectue ce partage de l’Histoire grâce à un simple critère : l’idiotie du réel. Parallèlement à ce principe de réalité suffisante, un principe d’incertitude que toute philosophie devrait faire sien. Car, comme dit Nietzsche, ce n’est pas l’incertitude mais la certitude qui rend fou. Il en développe alors la seule pensée adéquate : la tautologie. Celle-ci peut parler de TOUT mais ne peut RIEN en dire et, par cela même, elle en dit TOUT. Vaine d’apparence, la tautologie nous révèle cependant ceci de précieux : que la pensée ne peut penser quoi que ce soit du réel tant qu’elle n’a pas admis que A est A. Reconnaître ce qu’il y a avant d’en dire quelque chose est nécessaire, faute, simplement, de ne rien avoir à penser, de ne rien avoir à se mettre sous la dent !

[1] Cahiers de Royaumont, Philosophie n°6 (1964), Nietzsche, Minuit, 1967
[2] Cf. aussi Rosset, Le choix des mots, Minuit, 1995, pp. 110-115.
[3] Nietzsche et la philosophie, P.U.F., 1962, P. 213.
[4] La position de Rosset par rapport à Deleuze est ambiguë. Dès Logique du pire il se rallie à la répétition différentielle (opposée à la répétition-rengaine) comme essence du réel et de son expérience. En 1995, dans Le Choix des mots, il revient sur cette position (« il n’y a que la différence qui se répète » dit Deleuze). Répétition-rengaine et répétition différentielle ne seraient qu’une seule et même répétition. La seule différence se situera donc au niveau de l’expérience (et de la valeur qu’on lui attribue), dans l’affirmation ou le rejet du retour, dyonysisme ou nihilisme. Les choses ne diffèrent donc pas d’une répétition à l’autre, bien au contraire, et c’est cette expérience même qui est le test de la volonté de puissance (Birault le notait déjà, comme Heidegger, mais pas dans ce sens tragique propre à Rosset).
[5] Cahiers de Royaumont, Philosophie n°6 (1964), Nietzsche, Minuit, 1967

*cf. commentaire

23/03/2006

Joie et humilité


"Aussi est-ce bien la définition même de la joie que ce balbutiement, qui implique la reconnaissance de l'impuissance à penser ce qu'on éprouve et le renoncement à toute forme de maîtrise intellectuelle de l'existence. En ce sens, une des vertus constitutives de la joie paraît être l'humilité. Humilité qui ne signifie pas le renoncement à quelque éclat que ce soit, mais seulement l'acceptation de l'artifice : l'aveu que le plus brillant éclat ne peut appartenir qu'à l'ordre du temps et des faits, c'est-à-dire, dans le meilleur des cas, à un présent un peu prolongé. Cette humilité manqua, on le sait, à Pascal (d'où l'issue religieuse); mais ne manqua pas à certains philosophes très proches de Pascal, Lucrèce et Nietzsche par exemple. Car il faut ici distinguer entre la formule morale et religieuse ("Soyez d'abord humbles, et, vous verrez, le bonheur suit"), et la formule jubilatoire ("Soyez d'abord heureux, et vous serez nécessairement humbles"). La deuxième formule est plus sûre que la première : car la joie garantit l'humilité (Nietzsche), tandis que l'humilité ne garantit pas la joie (Pascal)."

Clément Rosset, L'anti-nature

"[à propos du sermon qu'il écoutait chaque dimanche] Je ne crois pas un traître mot de ce qu'il raconte. Lui, par contre, y croit totalement et je tiens à entendre une fois par semaine un homme qui a inébranlablement confiance en lui-même !"

David Hume, Une Tasse de thé, recueil de lettres

"Il n'y a pas assez d'amour et de bonté dans le monde pour qu'il soit permis d'en prodiguer à des êtres imaginaires."

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain

"On mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter."

Emmanuel Kant !

"Je dus donc abolir le savoir afin d'obtenir une place pour la croyance."

Emmanuel Kant, Critique de la raison pure

01/03/2006

Introduction à Clément Rosset

(Cours introductif 26/02/2006 - ENS Ulm)


Je ne réussirai pas par cette introduction à présenter de manière exhaustive et synthétique tout ce que j’aimerais aborder. La suite de l’atelier s’en chargera. Je tiens à esquisser quelques traits généraux et quelques traits plus précis qui nous lanceront dans la réflexion.
Je tiens tout de suite à prévenir ceux qui seraient venus ici pour découvrir un grand philosophe et une pensée complexe qu’ils seront déçus. Car je m’attaque à un philosophe décevant, mais qui, pour les raisons qui le rendent tel, est aussi réjouissant. Il n’y aura probablement pas de questions auxquelles je pourrai répondre à la fin de cet exposé : soit comme moi vous achopperez sur la facilité de Clément Rosset, soit vous y chercherez un impensé qui par définition n’a pas été pensé et ne m’intéresse donc pas – même s’il peut intéresser un autre genre de philosophe. La premier but de Rosset est de faire simple quand beaucoup font compliqué. Je le répète, la richesse de la pensée que nous allons étudier ne va aucunement de soi et je viens, autant que vous, je l’espère, chercher des réponses et non vous enseigner une doctrine. Peut-être ne trouverons-nous rien de plus que ce qui est écrit. Je l’espère même ! Je veux plutôt dire : peut-être trouverons-nous qu’on ne peut rien tirer en plus de la philosophie de Clément Rosset et qu’elle s’arrête là où son auteur s’arrête. Je ne saurais pourtant me contenter d’en déguster la lecture en privé. Et si je pouvais au moins vous donner le goût de le lire et d’en faire votre philosophe, non tutélaire, mais marginal, que l’on sort en cachette, une sorte de péché mignon du philosophe, eh bien j’aurai au moins transmis quelque chose. Et si je me suis tant acharné à monter cet atelier c’est que j’estime qu’il ne peut nuire à personne d’être un minimum rossétien et, je dirais même, de tenter d’être optimalement rossétien, de maximiser la part raisonnable de Rosset que l’on puisse s’autoriser dans une pensée philosophique dite sérieuse – universitaire entendons.
J’ai découvert Rosset en hypokhâgne, à l’époque où on le lit pas encore vraiment la philosophie (pour ma part en tout cas). Je dois avouer que je le trouvai difficile et ne lus pas en entier l’Anti-nature, faute de temps et de courage. J’oubliai donc cet ouvrage pendant près d’un an, si l’on excepte quelques furtives consultations. C’est lors de ma deuxième khâgne que je découvris qui était pour moi Clément Rosset. A nouveau notre professeur nous conseilla la lecture de l’Anti-nature. C’était, à deux ans d’intervalle, la deuxième fois que j’étudiai avec ce professeur le thème « la nature ». Et je dois avouer, qu’à part Aristote, c’est Clément Rosset qui me fit enfin comprendre ce qu’on pouvait entendre par nature – nature inexistante selon lui, nous le verrons. A cette relecture, fragmentaire, et peut-être sous l’effet d’une plus grande maturité philosophique, je découvris avec un certain enthousiasme la portée de notions telles que hasard, artifice, univocité de l’existence, immanence, arbitraire. Je soupçonnais heureusement déjà ce qu’on était en droit d’entendre par ces termes mais je ne pense pas avoir eu une lucidité suffisante avant cette rentrée de seconde khâgne. Et c’est bien de lucidité qu’il s’agit. Car j’estime, et je m’en expliquerai, que Rosset est un philosophe lucide par excellence, cruellement lucide. Et vous pouvez déjà noter que la lucidité – un peu au sens de lumen naturale, de la raison du siècle classique, mais en un sens évidemment autre – en ce qu’elle est transparence, dévoilement, éclairage, est la faculté même qui donne accès au réel dans sa plus haute cruauté. Cruauté : le réel cru, sans cuisson permettant de l’ingérer plus facilement. Le cru c’est l’indigeste. Or la pensée est estomac pour Nietzsche. Jaugeons les estomacs à leur résistance au cru. Le cru c’est aussi le saignant (cruor en latin). Ainsi celui qui prendrait tout le réel, rien que le réel serait comme celui qui mangerait le steak, mais cru et en buvant en plus de cela le sang qui macule la planche à découper. Un steak même pas bleu.
Ceci nous écarte d’un malentendu. Eclairer, dévoiler, montrer le réel, ce n’est évidemment pas accéder au Bien-Soleil qui irrigue de sa lumière le ciel des idées et assigne à chaque étant son mérite en vertu de son degré de conformité à ces idées. Il n’y a pas de bonnes copies chez Rosset, non pas parce qu’il n’y a pas d’original, ou que l’original serait lui-même une copie, ou encore qu'il n'y aurait que des simulacres, mais parce qu'il n’y a que des originaux. Et les copies sont plus ce que nous accolons au réel que ce que dans le réel nous prendrions à tort pour le réel. L’apparence est tout le réel, non que le réel ne soit qu’ondoyance trompeuse, mais parce que seule l’apparence peut exprimer – et non contredire ! – la profondeur, l’épaisseur, la saveur du réel. Platon invite à la circonspection radicale, Rosset, lui, n’est pas prudent quant à ce qu’il voit (et qui en vérité ne n'est pas tel), mais quant à ce que les hommes ne voient pas dans le réel. Ces hommes disent : vous ne le voyez pas, mais le réel c’est autre chose, c’est plus que ça, c’est plus compliqué que ça. Rosset croit à ce qu’il voit et dit que ce qu’il voit est tout ce qui est. De là à définir ce qui est, c’est un autre problème. Mais même cette difficulté d’accès au réel ne constitue pas une objection contre sa simplicité, son univocité empirique. Ce n’est pas faute d’une connaissance transcendante (l’idée ou la forme), de vérités éternelles et innées (que le Dieu cartésien aurait mises en moi), ni même d’une connaissance a priori par concepts, que je ne comprends pas ce que je vois. Bien au contraire, c’est à appliquer ces doubles (sens, raison) au réel que je le perds. C’est en le saisissant qu’il s’échappe. Me direz-vous, voici un nouveau scepticisme, qui ne fait qu’affirmer l’impuissance de notre raison. Ce n’est pas totalement faux. Car Rosset se voit contraint, comme le sceptique, de ne pas pouvoir en raison affirmer, démontrer que le réel n’a pas de nécessité, de cause première, de raison cachée. Il serait pour le sceptique aussi absurde d’affirmer l’un que l’autre. Je ne peux savoir. Or on aimerait que Rosset sache que le réel est véritablement univoque. Et je ne suis pas loin de penser, qu’en fait, Clément Rosset n’est pas si sceptique que ça et que derrière cette impuissance de la raison, il ne laisse rien subsister, malgré quelques remarques maladroites ou qui du moins ne nous laissent apercevoir en lui qu’un disciple attardé de Montaigne. Clément Rosset ne laisse pourtant pas de revendiquer un héritage sceptique : sceptiques grecs, Montaigne, Hume. Mais il se recommande aussi de philosophes dont le scepticisme n’est qu’un instrument appelé à se résorber. Lucrèce, Pascal, Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche. Positions plus complexes donc.
La lecture de Le Réel, traité de l’idiotie fut pour moi une révélation. Drolatique, littéraire, très simple et en même temps très fin, ce livre m’apprit que la réalité est « idiote », c’est-à-dire simple, unique et univoque, tout entière en elle-même donc. En jouant avec les mots nous en arrivons donc à dire que l’"idiot" est celui qui ne voit pas de doubles et saisit donc le réel comme réel et non comme succédané d’un éventuel autre ou ailleurs. Lucide par excellence, il s’oppose au métaphysicien, au religieux, à l’intellectuel, ou à tout homme qui, par son intelligence, par son savoir, manque justement le réel. Il serait ainsi possible d’inverser le sens des mots et de renvoyer ces formes d’intelligence à la bêtise et la simplicité à une supériorité intellectuelle incomparable. Supériorité de résistance. Car une fois fait le deuil du double, une fois admise la plénitude du réel (et même si nous ne comprenons pas ce réel – ce qui ne veut pas dire qu’il y ait quelque chose qui puisse le faire mieux comprendre.), la résistance à l’indigeste réel en est renforcée et la joie redoublée. Si l’on peut accepter sans recours autre que ce qu’il y a à accepter, on peut dès lors tout accepter – et rien ne peut donc gâcher une joie qui se produit malgré tout ou grâce à tout. Je vous expose tout cela comme s’il n’y avait pas de problème. Or, plus j’y songe, plus je suis embêté par un certain nombre de problèmes que Rosset n’a peut-être pas vus ou dont il se fiche peut-être. Je vous le dis tout de suite, ces problèmes n’invalident pas selon moi sa pensée, ils invitent cependant à un parti pris : soit accepter le scepticisme et donc la non-récusation d’une éventuelle nécessité des choses ni démontrable ni contestable en raison, soit dépasser le scepticisme et accéder à un savoir positif qui assumerait la contingence dévoilée par un certain scepticisme, non en l’imputant à une faiblesse de notre raison, mais au réel lui-même, nécessairement et absolument contingent. Je reprends ici grossièrement la problématique du récent livre de Quentin Meillassoux, Après la finitude, essai sur la nécessité de la contingence. Trop grossièrement et évidemment sans prétendre en rendre la subtilité et la portée. Je le fais parce que c’est la lecture de cet ouvrage qui m’a fait douter de la pensée même de mon philosophe fétiche. Peut-être justement trop fétiche. Mon défi est donc le suivant : soit mon adhésion à sa pensée est de l’ordre du fétiche, de la croyance, de la persuasion, une sorte de choix de vie, éthique plutôt qu’épistémique ; soit je tente de maintenir mon adhésion, non plus sur un régime anti-épistémique, mais bien sur un régime de savoir (qui conserverait cependant son projet éthique crucial) : Clément Rosset dit juste et ne le dit pas au hasard. Seulement, Rosset ne rend pas toujours clairement raison de l’irraison des choses, contrairement à Quentin Meillassoux. Mais Clément Rosset se soucie peut-être peu de sauver la philosophie. Il n’est donc pas question de comparer l’entreprise de M. Meillassoux à une quelconque intuition de Rosset, trop peu développée par celui-là. Ce sont deux régimes de parole incommensurables. Et Rosset échappe selon moi au piège du scepticisme qui le ferait retomber malgré lui dans l’incommensurabilité de la pensée – donc du pour-soi – et de l’en-soi en ménageant quelque place pour un possible impensable, possibilité que les choses soient nécessaires, aient un en-soi, mais sans que l’on puisse en dévoiler la raison, la nécessité ni la contingence. Non. Le réel est indicible parce que tout réel échappe à nos mots. Dire qu’il pourrait y avoir une raison d’être des choses, un monde plus vrai, plus essentiel revient à accorder ce dont on postule l’existence au mots mêmes qui postulent cette existence. On ne sort pas du langage et donc de la pensée et donc on ne peut attribuer d’existence non empirique à un être hétérogène à la pensée. Or l’homme ne peut rien dire de rien, il ne peut à la limite que parler de lui, de son langage. Lorsqu’il parle métaphysique il parle de lui non de l’être. Lorsqu’il rêve d’ailleurs, il parle de lui, de son manque, non de quelque chose qu’il vise. L’homme se vise lui-même dans ses constructions de pensée. On ne peut rien dire de rien, l’empiricité même (le réel tel quel, je ne veux pas dire en soi !) est soumise à l’indicible et c’est justement cet indicibilité qui fait que nous cherchons des doubles. Faute de comprendre ce qui est je crois en quelque principe qui puisse en rendre raison. Rosset invalide donc l’hypothèse même d’un être de l’étant, d’une chose en soi, d’une essence idéelle, d’un au-delà métaphysique ou religieux, d’une dérobade différAnte de la vérité, parce que ces instances n’ont jamais été formulées que par le langage se heurtant à son impuissance – face, je le répète, à ce qui est devant lui, et non face à ce dont il assume l’existence inaccessible. Comme Nietzsche, Rosset suspecte donc ces pensées du double pour la seule et suffisante raison qu’elles ne se rencontrent qu’accompagnant un déni de réalité. Pas une pensée prétendument fondatrice, transcendante, qui dans un même mouvement ne dénigre l’existence hic et nunc. C’est parce que je ne digère pas ce qui m’arrive que j’en viens à affirmer la nécessité du double (ou, chez le sceptique, l’impossible impossibilité) . Ce n’est pas parce que j’affirme cette nécessité que je dénigre le réel. Ce n’est pas la métaphysique qui enseigne la supériorité ontologique de l’essence sur l’existence, c’est l’âpreté de celle-ci qui fait désirer celle-là.
J e vais maintenant essayer de présenter les deux titans de la pensée de Clément Rosset, dont le combat n’est pas fini mais est pourtant très simple à décider. J’ai fait ce résumé à partir du Traité de l’idiotie.

Les types du double

L’homme fait preuve d’une virtuosité manifeste dans la production de doubles. Il est doué d’une faculté antiperceptive. Capable de savoir tout le tragique de la vie mais pas de le supporter, de le digérer. Il a comme un œil de trop. Coupable non d’être aveugle mais voyant. Je vois le réel mais justement parce que je le vois je fais comme si je ne le voyais pas. Deux dénis différents : cela n’est pas ; cela ne doit pas être.


Triple fonction

1) Fonction pratique, de mise à l’écart. Contredire que A=A ; l’événement réel perçu comme une caricature de l'événement attendu, comme erreur du destin, comme illégitime. Cf. Œdipe.

2) Fonction métaphysique, d’interprétation. Duplication, refléter pour comprendre, donner un sens. Le miroir re-produit l'univoque, c'est un point d'appui. Sensible/idées, matière-accident/forme-essence, réel apparent/réel rationnel, étant/être.

3) Fonction fantasmatique, de production d’un objet manquant pour rendre compte du désir. Je désire toujours l’autre. Jamais ceci mais toujours autre chose. Incapacité du désir de se fixer sur un objet, sauf à n’être plus désir. Incapacité de jamais apprécier en tant que tel l’objet qui n’existe qu’ici et maintenant, qui n’offre aucun recours par quoi l’expliciter ou le valoriser, qui demeure à jamais dans son propre être, irréparablement unique et idiot. Désir de rien donc, désir du désir.

La recherche du sens (Hegel par exemple, et ses avatars modernes) comporte une structure analogue à celle du désir en tant que désir de rien ( ce qui n'est pas ne rien désirer, ni désirer qqch, ni désirer le néant). Le désir doit se nourrir de l'insatsifaction, il doit désirer mais doit désirer rien (la disparition du "ne" expletif est importante).
Une fois que les doubles du réel ont été invalidés dans leur prétention à l’existence, puisqu’ils sont signes d’un autre, d’un ailleurs, d’un à venir, d’une absence, il reste le réel. Mais qu’est-ce que le réel? Doit-on le définir en creux, comme ce qui est sans double. Clément Rosset le définit ainsi. Le réel n’est donc perçu tel quel que lorsqu’on l’a admis sans miroir. Le réel n’est-il pas trop simple pour le langage ? La réalité, ce monde qui est tout entier tout ce qu’il est, et dont les doubles masquent – mais pour un instant seulement – l’insoutenable simplicité, n’est-elle pas aussi simple à vivre que difficile à formuler ? Du réel, nous ne pouvons pas dire grand-chose, et pourtant c’est là, selon Clément Rosset, qu’il faut commencer à parler.


Les aspects du réel

Le hasard

C'est-à-dire que les choses n’ont pas de sens. Aucun sens ne peut m’être dispensé avec l’être. Trois livres décrivent parfaitement cette insignifiance (L’anti-nature, Logique du pire et Le Réel, traité de l’idiotie).Le hasard y est vu comme impossibilité pour l’être de se donner comme loi, sens, raison, cause, nécessité sans l’appoint de l’homme. Je le disais, il n’est pas de sens et de nécessité qui ne soit le fruit d’une volonté de faire parler un réel qui ne peut qu’être muet.
Cependant, « toute indétermination cesse au seuil de l’existence .» Une réalité advenue cesse d’être hasardeuse, non pas qu’elle soit immuable, soustraite au devenir. Mais ici et maintenant, une réalité est nécessairement quelque chose et nécessairement ce qu’elle est et rien d’autre. Nécessairement hasardeuse parce que le hasard constitue l’essence du réel ; hasardeusement nécessaire parce que, fruit du hasard, une chose ne peut néanmoins pas être n’importe quoi. Nécessité pour être d’être quelque chose et donc quelconque. Rosset convoque l’exemple du Consul de Au-dessous du volcan de Malcom Lowry. Le réel y est dit comme à la fois anyhow et somehow, de toute façon d’une certaine façon. Pour être il faut être quelque chose et si possible quelque chose de déterminé. Là est bien l’insignifiance du réel qui est de toujours être signifiant, quel qu’il soit, aussi absurde nous semble-t-il. Il se signifie lui-même et rien d’autre et c’est cela qui fait son insignifiance, le fait qu’il ne puisse être rapporté à aucun système de sens. Signifiant d'un signifié qui n'est autre que lui-même. Il ne veut rien dire d'autre que le fait qu'il est. Il y a donc une antinomie insurmontable entre hasard et modification : si ce qui existe est essentiellement hasard, il s’ensuit que ce qui existe ne peut être modifié par aucun aléa, aucun «événement». Jamais le hasard ne sera changé par le hasard. D’où miracle permanent et monotonie absolue ! Sans nature, tout étant est un miracle mais si tout est miracle rien n’est miracle et tout est donc mono-tone, qui ne parle que d'une voix.
La coïncidence du nécessaire et du non-nécessaire, qu’un chose soit et demeure sans raison d’être et de demeurer, est un fait troublant : elle est sans motivation et donc implacable parce que sans motivation. On ne rompt pas une chaîne causale inexistante. Pour la même raison la joie ne peut être interrompue puisqu’elle aussi est sans cause assignable. Ce qui n’a pas de cause ne peut cesser d’être, du moins nulle cause ne peut le faire se lasser d’être. On ne peut m'invoquer une raison qui contredirait ma raison d'être joyeux puisque je n'ai justement qu'un non-sens au fondement de ma joie! Il faudrait retirer le réel à la joie pour l’épuiser. La joie n’est en effet pas le contentement. Les deux s’opposent comme le non-sens inépuisable et le contenu, limité et précaire.
Le sens est une "valeur ajoutée". Toute lecture du réel est donc un faux dans la mesure où elle ne le lit que pour donner une valeur ajoutée à ce qu’elle croit lire. Valeur sans valeur au contraire du réel qui lui, pour être sans valeur, est justement doté d’une valeur inépuisable puisqu’inassignable.

Idiot
C'est-à-dire selon l'étymologie grecque : simple, unique. Stupide, sans raison, comme l’est l’infinité des possibles, mais aussi simple, unique, comme l’est la totalité du réel. « La vie est une histoire racontée par un idiot pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. »
Le réel est imitable à merci sans jamais rien imiter soi-même. Or il faut craindre le double puisque au réel rien ne manque. Il suffit à notre bonheur, tout nous y est donné. Pour parler comme Kant il ne s’agit pas de se demander si le bonheur est possible puisqu’il existe. Il s’agit de se demander comment il est possible. Mais aussi comment il est peut-être rendu sinon impossible du moins ardu. Car s’il y a bien une réalité omniprésente et tragique par excellence, à laquelle chacun doit s’habituer mais à laquelle personne ne s’habitue jamais, c’est la mort, fait réel s’il en est mais également irréel parce qu’inexpérimentable. Cette proximité et cette distance de la mort en font comme un appui pour la joie.
La mort implique que moi-même et les choses auxquelles je suis attaché disparaîtrons un jour et sombrerons dans l’oubli, comme si nous n’avions aucunement existé. Je n’ai pas d’Histoire parce que mon existence est insignifiante, comme toute réalité, n’en déplaise à Hegel. Je n’ai pas non plus de durée puisqu’en fin de compte je me dilue dans l’infinité des morts et des oubliés. Comment « la vie en conscience » est-elle alors possible ? Par la grâce : grâces juridique ; magique ; esthétique ; amoureuse ; théologique, sauvant soit de la mort, soit de la pensée de la mort. Mais plus sûre est l’allégresse, amour du réel, amour inconditionnel, incirconstancié, sans complément d’objet. Amour du seul fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. L’étonnement ontologique étant ce qui seul ne s’autorise ni de sens ni de hasard, incompréhensible absolument et impossible à mettre en question. L’amour du réel implique l’amour de tout objet, tandis que, par exemple, le simple amour de la vie n’implique pas celui du réel. En fin de compte, la mort est sans rapport avec le réel, sans prise sur lui, elle n’a d’incidence que sur ses témoignages, non sur le fait que le réel puisse à présent et toujours fournir des témoignages. Enfin, l’allégresse est une voie d’accès au réel, un moyen de connaissance : en me faisant aimer ce qui est, elle me le livre tel qu’il est, sans ses doubles, sans que je manque de quoi que ce soit.


Résumons donc les points qui sous-tendront nos réflexions dans les prochaines séances :

- Le réel est simple, sans double et pour cela singulier, incompréhensible, insaisissable. Définition a contrario du réel (cf. Le Monde et ses remèdes) : pas de définition positive possible. Le réel est sans raison, sans finalité, sans prise pour une illusoire liberté humaine, il est a-logon. Le logos ne peut rien en dire. Rosset débusque chez les hommes une fuite face au réel, fuite intellectuelle, affective et morale. Là sont la folie et l’illusion. Le seul discours possible est donc tautologique, conforme au principe d’identité qui dit que A=A (et non A=A' : Hegel).

- Le réel est tragique. Sa facticité est incontestable, alliance de l'impossible et du nécessaire, comme la mort dont parle Jankélévitch. La philosophie tragique s’oppose aux doubles, à l’anti-tragique qu’expriment tout type de morale, le désir et la métaphysique. La morale ne condamne pas le mal mais le réel.

- La philosophie boude le réel. Le langage le manque, sauf à l’assumer et le célébrer, c’est la grâce ou l’allégresse esthétique. Nous verrons plus tard le rôle fondamental de la musique, langage qui ne dit rien, signifiant sans signifié qui constitue ainsi un effet de réel. Non un double du réel mais une partie du réel, un surgissement de réel parmi le réel, témoin de l'existence et non un double de la réalité, ni même une autre réalité. La littérature également est un moyen privilégié d’expression du réel. Rosset rend hommage dans le désordre à Balzac, Roussel, Shakespeare, Aristophane, Molière, et bien d’autres dont le propre est d'assumer le tragique.

- La joie constitue un effet indestructible de l’adhésion au réel, effet d’une logique du pire (j’accepte que tout soit tel qu’il est, je m’attends au pire, rien ne peut donc atteindre ma jubilation) ; effet aussi d’un réel singulier, étrange, irréductiblement unique et miraculeux du seul fait d’être.