Etude, déconstruction et reconstruction de la philosophie de Clément Rosset. Que nul n'entre ici s'il n'entre ici.
10/11/2009
10/01/2009
Mise au point
En ce qui concerne une éventuelle "confusion du tragique social et existentiel", je dirai deux choses. D'une part que le tragique social, que je crois comprendre comme le fait qu'il y a des injustices, des guerres, des meurtres, des affamés, des "damnés" victimes du mépris de, comme il est dit, "Maîtres esclaves", ce tragique est pour nous véritablement différent du tragique existentiel. Il est certes tragique (à la fois nécessaire et impossible, factuellement inévitable parce que inévité) qu'il y ait tout ça, mais nous ne pouvons le justifier et le qualifier de bon. La complétude d'un état de choses ne signifie pas que c'est un bon état de choses. En somme, il n'a jamais été question de dire que ce qui arrive est toujours souhaitable. La joie - que nous avons inlassablement qualifiée de folle et paradoxale - n'est pas la traduction d'une justification du monde. Malgré tout ou grâce à tout, la joie est joie de l'existence en général, comme telle. Et l'approbation du réel sous tous ses aspects l'affirmation instantanée (i.e. présente) que, quoi qu'il se passe, le réel est complet, parfait (non moralement parlant). Mais précisément, la joie tragique est le contraire d'une justification. Il ne s'agit pas de se réjouir du mal mais de se réjouir de n'importe quoi, aussi bien de rien que de tout, indépendamment de l'objet de la réjouissance. Nous l'avons également martelé, la philosophie de Clément Rosset n'interdit en aucun sens l'action et l'éventuelle transformation du monde. Seulement, celle-ci ne peut être que temporelle (on ne change pas le réel advenu mais on peut faire advenir un réel dont on est, partiellement, cause, même si cette action ne change, globalement, rien au cours hasardeux des choses). Au niveau microscopique humain, l'action n'est jamais qu'un aspect du réel, du hasard, une maîtrise relative et objectivement dérisoire (mais perçue, légitimement, comme significative) du monde dans lequel nous vivons. Il y aura progrès relatifs, dispersés, empiriques, mais pas de mouvement général, idéal et significatif à l'échelle de l'existence, de Progrès. L'action est nécessairement localisée, dans l'espace et dans le temps. Elle ne complète pas le monde dans le sens d'une plus grande justice, d'une amélioration, elle n'est qu'une parcelle de son cours.
D'autre part je dirai que le tragique, n'étant qu'une désignation du réel, sub specie vitae si j'ose dire, ne saurait être dissocié. Social et existentiel ne diffèrent qu'en degré ou en perspective, selon l'échelle adoptée. Il n'y a pas, ce me semble, de différence de nature entre les tragédies quotidiennes non moralement significatives de l'existence humaine (mort, maladie, mélancolie, dégoût, suicide...) et les tragédies sociales (moralement, ou plutôt juridiquement, socialement significatives). Le tragique n'est que la traduction du fait que ce qui a lieu ne saurait avoir lieu qu'ici et maintenant, de façon irréversible, unique et, en un sens, inévitable. Ce qui ne veut pas dire qu'on n'aurait pas pu "mieux faire", mieux redistribuer, mieux assister. Cette meilleure organisation politique possible de la société n'est pas une objection au fait que le monde est parfait. Elle n'est qu'une probable (et non possible) situation future de la société que certains moyens humains peuvent contribuer à créer. Les hommes, il faut le répéter, ne sont pas extérieurs au monde, ils n'en sont pas séparés, ils y sont même coincés. L'approbation tragique de la vie, de l'existence, du réel, du monde, du temps ne me semble donc pas condamner les hommes tragiques à un Oui servile à toutes choses. Il n'y a pas de "phobie du dire Non à la non-vie", seulement un refus de croire que les dommages pourraient ne pas être réels. La philosophie de Rosset n'a certes pas théorisé les conditions d'une action politique locale sur le monde, mais elle ne les interdit pas non plus. Seulement, elle me semble constituer un salutaire remède aux illusions idéalistes et moralisantes au profit éventuel d'une création lucide de présents plus désirables. Elle est comme la première étape, le diagnostic (qui est déjà en même temps une cure) des mécompréhensions du monde. Une fois débarrassés de l'encombrant fardeau moral, nous pouvons, ce me semble, continuer de produire minimalement le présent. Mais cela implique une puissance d'agir et un monde réel sur lequel agir que la condamnation de l'ici-bas ne permet pas respectivement d'acquérir et de penser.
22/04/2007
Platon et Bové
Extrait d'un entretien entre Raphaël Enthoven et Clément Rosset paru dans Le Point. Nous précisons que l'Atelier Clément Rosset ne publiera pas de résultats du premier tour des élections présidentielles avant 20h. Il souhaite néanmoins toutes ses chances à José Bové. Platon n'a pas réussi à récolter ses 500 signatures.
"R.E. - Platon et l’altermondialisme, même combat ?
C.R. - Même folie. Platon passe son temps à se demander comment sortir du temps pour entrer dans l’éternité, il passe la vie à douter qu’il y ait une vie avant la mort... De fait, si l’on excepte le fait que Platon est un génie - ce qu’à ma connaissance José Bové n’est pas encore -, il est évident que la métaphysique platonicienne, dictée par l’aversion du seul monde dont on dispose (de ce monde en devenir qui nous expose à la mort, à l’incertitude comme à la perte du désir), fait cause commune avec l’altermondialisme qui, confondant l’exigence et la radicalité, entend changer de monde, plus que changer le monde. Or ce n’est pas en fauchant des champs de blé qu’on fait un autre monde (tout au plus fait-on carrière), ce n’est pas en convoquant des lendemains qui chantent qu’on adoucit le quotidien. Le goût de l’absolu s’épanouit dans l’inefficacité pratique. Entre la volonté platonicienne de subordonner notre monde impur à un univers diaphane et le fantasme délirant selon lequel un « autre monde » (sans injustice ni exploitation de l’homme par l’homme) serait « possible », il n’y a qu’une différence de degré : le maître à penser de l’Occident partage avec les faucheurs d’OGM un semblable déni de la réalité au profit d’un idéal fatalement imaginaire."
Liberté de parole

29/11/2006
Réfutation (hors texte) du rossétisme

Je fais ici preuve d'une certaine mauvaise foi et exagère à dessein une pensée qui m'est venue malgré moi.
La faculté d'accepter le réel est, en fait, la plus répandue et inamovible qui soit. Je ne crains pas ici, par provocation mais aussi par honnêteté, de contredire la formule célèbre du Réel et son double : "Rien de plus fragile que la faculté humaine d'admettre la réalité, d'accepter sans réserves l'impérieuse prérogative du réel." Disons plutôt que je ne la contredis pas mais en expose le corrélat paradoxal et implicite. C'est là tout le problème de la souffrance. Car que des individus souffrent signifie qu'ils souffrent de quelque chose - et de quelque chose qui fait souffrir. J'écarte de suite deux objections : celle de la douleur du manque, du désir en quête perpétuelle d'un réel qui manque à sa place - une douleur précisément de rien, qui n'est pas ici mon propos ; et celle, plus superficielle, de l'(anti-)essentialisme : "quelque chose qui fait souffrir en soi, ça n'existe pas". Bien évidemment, mais cela ne retire rien à la souffrance effective qui agit en l'individu souffrant. Qu'il y ait distinction, avec Locke, entre "qualités premières" et "secondes", et que la saveur, la couleur, l'odeur, etc. ne soient que des impressions générées par une relation et non des propriétés inhérentes aux choses, ne signifie pas qu'il n'y ait pas d'impression de rouge, de sucré, etc. De même, que le réel ne soit pas en lui-même générateur de souffrance n'empêche nullement que, tous les jours et sous tous les cieux, les hommes les plus ordinaires comme les plus sages, souffrent effectivement. La souffrance n'est donc que la soumission immédiate et inconditionnée (au même titre que l'approbation) à l'idiotie du réel. La tragédie du bombardé, de la femme violée, du sommeil sous la pluie, est justement de n'offrir aucune issue. Le bombardé est bombardé et ne peut pas même penser qu'il ne l'est pas. A charge à chacun de préférer la joie à la souffrance, l'approbation au constat malheureux, mais dans tous les cas nul ne nie que ce qui arrive arrive. Je soutiens donc que rares sont parmi les hommes les émules d'Oedipe quand il s'agit d'avoir mal. J'irai même jusqu'à dire que la joie tragique, elle aussi, duplique le réel : à l'événement singulier, injustifiable qui fait mal, le tragique ajoute un OUI que ledit événement ne saurait contenir, indifférent qu'il est à nos postures, à nos éthiques, à nos desiderata. Mais, me direz-vous, de NON non plus il ne contient en soi. Mais allez expliquer au bombardé, au condamné, à l'orphelin qu'il n'y a ni peine ni joie dans ce qui arrive et qu'il ne relève que de notre force et de notre raison d'être heureux ou malheureux... Allez faire entendre Epictète à tous les damnés. Alors oui, le réel est idiot, et oui, la peine autant que la joie sont des doubles immanents de l'événement, oui, il y a bien disjonction entre le réel et la pensée qu'il induit.
Oui, le rossétisme est par principe réfutable et doit même être réfuté. Ce sont les philosophes et non les malheureux qui, en général, dupliquent la réalité, c'est le Roi Oedipe et non l'esclave, ce sont les prêtres et non les paysans. Mais :
1) C'est bien cette réfutation qui renforce, a priori et ad infinitum, en un cercle vicieux délicieux, le rossétisme: puisque la non-duplication du réel par la plupart des hommes, aussi fragile soit-elle, quoi qu'y soit substitué un sens, une justification, va justement, légitimement, dans le sens d'une non-duplicabilité du réel (prouvée empiriquement d'une part; d'autre part, par l'irraison des doubles, dont le non sens est de ne pas reconnaître l'irraison du réel).
2) La surreprésentation des duplicateurs dans l'oeuvre de Rosset (mythes, contes, philosophes, littérature, cinéma) honore a contrario le privilège de tout un chacun de ne pas figurer dans ce panthéon des rares illusionnés et illusionnistes. Mais que l'on ne s'y méprenne pas : l'approbation est une science encore plus rare que l'art prestidigitateur. De la reconnaissance du réel à la joie le parcours est long et pénible. L'aristocratie tragique se nourrit des mêmes souffrances que la plèbe, mais elle n'a pas le même estomac. Faute de doubles, les hommes justifient tout de même le réel - sans l'éluder. Or l'affirmateur connaît à la fois le malheur et le bonheur (cf. "Notes sur Nietzsche", in Force majeure), par la force (majeure) de la joie, il parvient au pire comme au meilleur sans justification. La souffrance est a priori injustifiable et incontestable. Ni la guerre ni la paix ne justifient les bombes. Mais ni la guerre ni la paix ne sont en droit de m'interdire la joie.
A tout prendre, je préfère la joie, parce qu'il est certain qu'un jour, quelque part, sans raison, j'aurai, moi aussi, à endurer l'immense souffrance et que celle-ci ne contredira en rien le fait qu'il eût été possible, face au drame, d'être joyeux - si j'avais eu plus de forces, de puissance. Et je m'efforcerai de persévérer dans cette voie, chanceux que je suis d'avoir la puissance de jubiler et conscient que je suis que l'innommable et l'insoutenable sont, de fait et a priori, impliqués par le rossétisme et non proscrits par lui. C'est cette LOGIQUE DU PIRE qui me condamne, bon gré mal gré, mais plutôt bon gré, à n'accorder à la grisaille, aux larmes et aux cris que la grâce d'un sourire.