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25/03/2013

[RADIO] Penser le réel, France Culture


A réécouter ou podcaster : "Penser le réel", Marie Richeux reçoit Clément Rosset ce lundi dans le cadre d'une semaine consacrée au réel.

France Culture
Pas la peine de crier par Marie Richeux
25 mars 2013, 16h-17h

26/01/2013

"Visiblement", Thomas Lévy-Lasne, Galerie Isabelle Gounod, Paris


"Visiblement" est une exposition du jeune artiste Thomas Lévy-Lasne, plus ou moins secrètement inspiré par la philosophie de Clément Rosset.

Thomas, 2008, huile sur toile, 60x60cm

Laetitia au lit, 2012, huile sur toile,  130x195cm

Dans Paris, 2012, huile sur toile, 120x120cm


Galerie Isabelle Gounod
13 rue Chapon, 75003 Paris

Du 5 janvier au 23 février 2013
Du mardi au samedi de 11h à 19h et sur rendez-vous
M° Rambuteau/Arts-et-Métiers

15/01/2013

Recension: Stéphane Vinolo lu par Santiago Espinosa



D’une lecture aveuglante


Au sujet de Stéphane Vinolo, Clément Rosset. La philosophie comme anti-ontologie, Paris, L'Harmattan, 2012, 284 p.


Il y a, me semble-t-il, deux catégories d’hommes à jamais incapables d’entendre ce que vous dites : celle de vos ennemis et celle de vos amis. Rien à attendre des premiers, qui ont pris le parti de vous ignorer. Mais rien à attendre, ou plus exactement beaucoup à craindre, des seconds, qui vous aiment tant qu’ils seront toujours incapables, par un effet de sympathie préalable et hallucinatoire, d’entendre de vous autre chose que ce qu’ils désirent s’entendre dire personnellement, pour correspondre à leurs propres soucis et fantasmes. 
C. Rosset, En ce temps-là

All eyes and no sight 
Shakespeare, Troïlus et Cressida


1.

Il est des lectures de commentateurs de textes philosophiques où il est souvent très difficile de ne pas voir un grain, et parfois une bonne dose, de malhonnêteté. Il suffit de penser à certains livres sur Nietzsche et sur Wittgenstein, entre bien d’autres, pour se rappeler la stupéfaction qu’on éprouve à les entendre dire tout à coup l’exact contraire de leurs thèses, et ce pour les voir condamnés aussitôt au discrédit au profit des thèses du commentateur. On ne reconnaît pas l’auteur en question tout simplement parce qu’on ne nous le donne volontairement pas à voir. Cela est bien connu de tout le monde. — Mais il est d’autres lectures sans doute plus bizarres qui, tout en essayant de donner à voir un auteur avec une certaine bienveillance, le cachent encore davantage du fait qu’elles font voir trop, et là où il y avait quelqu’un qui disait quelque chose, l’on voit de nombreux personnages disant une multiplicité de choses contradictoires, et à la fin personne ne disant rien du tout. Tout se passe comme si l’excès de lumière qu’on jette afin d’éclaircir un auteur qu’on a dû considérer comme n’étant pas assez clair par lui-même, telle une ombre, finissait par le faire disparaître tout à fait. C’est là le cas du livre récent de Stéphane Vinolo consacré à la pensée de Clément Rosset. Double dommage que ce texte, puisque non seulement le public est en droit d’être déçu du fait qu’il n’y ait jusqu’à présent guère d’autres commentaires de l’oeuvre de Rosset, mais qu’en plus celui-ci, l’un des premiers à paraître, n’en fournisse lui non plus aucun. 

La thèse du livre est simple — « il n’y a de réel, selon Rosset, que le double » — et va à l’encontre de toute lecture possible, bienveillante ou malveillante, de l’oeuvre en question. Elle est bien évidemment contestable dans la mesure où Rosset n’a fait dans son oeuvre que répéter une seule idée, le contraire : que le réel est le réel et que les hommes inventent des doubles hallucinatoires pour y échapper. Or s’il est vrai que la thèse de Vinolo est simple, et même susceptible d’adhésion car relevant du domaine convenu du kantisme (selon lequel le réel est une construction du sujet), l’argumentation qui l’identifie aux idées de Rosset ne l’est pas, puisqu’elle repose sur un grand nombre de contresens et de surinterprétations qu’il n’est peut-être pas inutile de recenser ici rapidement ; cela permettra en même temps de rappeler quelques-unes des thèses de Rosset. 


2.

Le livre de Vinolo est composé de trois chapitres et possède une certaine structure dans la mesure où chaque thèse avancée suppose la compréhension de (et l’adhésion à) la thèse précédente — ce qui se traduit malheureusement en ceci que chaque contresens en entraîne un nouveau, et qu’à la fin l’on nous présente une thèse non seulement contestable mais bien objectivement insoutenable.

La première partie de ce livre est consacrée à l’exposé de ce que Vinolo appelle « l’anti-ontologie » de Rosset. C’est là qu’a lieu la première surinterprétation de Vinolo, et le fondement premier de tous les contresens qui vont suivre. Le problème est que notre auteur, au lieu de lire les textes de Rosset (qui se caractérisent d’ailleurs par leur clarté) et de tenter de les expliquer par eux-mêmes, fait appel à nombre d’autres auteurs, et parfois aux auteurs les plus éloignés de l’univers rossetien : au lieu de faire appel à Lucrèce, Montaigne, Hume, Nietzsche ou Bergson, auteurs que Rosset lit attentivement et cite souvent en s’en recommandant, Vinolo cite Descartes, Rousseau, Marion, Badiou et Derrida, auteurs que Rosset non seulement ne cite guère mais avec lesquels il se dit être en général en parfait désaccord. C’est cela, nous semble-t-il, qui fait que Vinolo, au lieu de lire dans l’oeuvre de Rosset, et en particulier dans l’interprétation que fait ce dernier de Parménide, une identification de l’être et du réel, a fait une lecture confusionnelle s’appuyant sur un texte d’extrême jeunesse de Rosset (Le monde et ses remèdes, 1964) et a conçu, à la place du concept de réel, les étranges concepts d’ « événement », de « donné » ou encore de « donation ». Ces notions, à peu près absentes dans l’oeuvre de Rosset, sont chargées par surcroît d’un certain nombre de déterminations aussi incompréhensibles qu’hallucinantes : là où Rosset identifie l’être à la réalité commune, sensible et palpable, Vinolo croit découvrir un événement qu’il qualifie de « tragique » en raison de son « manque de causalité inter-phénoménale » (p. 101). Le lecteur sera très surpris de lire par la suite que Rosset a besoin, d’après Vinolo, de la notion de création continue de Descartes : puisque sans elle, la réalité palpable serait susceptible de changer à chaque instant (en sorte que les rues de Paris pourraient se transformer soudain en canaux de Venise). 

Dans ce même livre cité par Vinolo, Rosset avait écrit, ainsi que dans son premier livre (La philosophie tragique, 1960), que le réel est ce qui échappe à l’interprétation. Rosset tente de montrer précisément que l’interprétation moralisante de la réalité qu’il y critique consiste à ne pas accepter que celle-ci puisse être insignifiante ou absurde. C’est là une idée chère à Rosset et qu’il développera tout au long de son oeuvre : le réel est insignifiant, « idiot », singulier, tautologique, — et toute tentative humaine de lui donner un sens est de ce fait vouée d’emblée à l’échec. Mais Vinolo, en faisant une lecture loufoque d’un autre ouvrage de Rosset (L’Anti-nature, 1971), en vient à lire, on ne sait très bien comment, le contraire, savoir, que le réel est une construction humaine : « sans interprétation, le réel lui-même n’est rien » (p. 119). Deuxième contresens gros en conséquences, produit selon l’auteur lui-même d’une « déconstructions derridienne » (p. 110) implicite dans l’oeuvre de Rosset, et qui préfigure déjà la thèse de ce livre, que Vinolo partage avec le préfacier, Ch. Ramond. Cette thèse, d’origine kantienne, nous l’avons dit, a suscité et suscite encore aujourd’hui l’enthousiasme de la philosophie universitaire ; mais elle est l’une des thèses auxquelles s’attaque justement Rosset dans toute son oeuvre.

 Ces deux premiers contresens en révèlent un nouveau qui clôt la première partie du livre de Vinolo, et qui du reste fait pressentir le véritable souci de l’auteur : c’est que, le réel devenu ce monstre conceptuel dont parle Vinolo, a pour caractéristique selon ce dernier, et pour comble de malheurs, de défendre toute action humaine en général, et politique tout particulièrement. Il est vrai que la politique ou l’action sociale ne constituent pas des sujets intéressant la philosophie de Rosset. Ce dernier ne s’est exprimé à ce sujet que dans ses « Remarques sur le pouvoir » (in Le philosophe et les sortilèges, 1985). Mais Vinolo, qui est un fervent démocrate, croit devoir démontrer que cette « anti-ontologie » de Rosset ne s’oppose pas, comme on pourrait le croire, à l’action politique (ce à quoi la philosophie de Rosset, étant une philosophie du réel dont l’action humaine fait évidemment partie, ne saurait en aucune manière s’opposer). Or Vinolo, afin de soulever cet obstacle qui n’en est pas un, a cru devoir relever une fracture dans l’oeuvre de Rosset, un « revirement » (idée qu’il tient probablement du préfacier, que Vinolo cite souvent avec admiration, et qui voit pour sa part « un complet sea-change », p. 25) : Rosset aurait cessé de croire « à tort » en l’unicité du réel pour affirmer ensuite que le réel est le produit de l’imagination humaine.

3.

La philosophie (et la psychologie) de Rosset peut se résumer à l’idée que les hommes ont une incapacité fondamentale à accepter la réalité. Il faut entendre par là, nous l’avons dit, la réalité commune et courante, les faits que nous vivons tous les jours. Mais aussi, et surtout, que pour échapper à cette réalité qu’il considère souvent indésirable, l’homme invente toutes sortes de réalités « alternatives » qui sont censées lui convenir davantage. C’est cela que Rosset appelle le « double » : une fois que vous vous retrouvez face au réel — par exemple, lorsque vous vous rendez compte que votre femme vous trompe —, cette réalité se voit brusquement dédoublée par une autre réalité hallucinatoire qui s’accommode mieux de vos désirs : au moyen d’un argument fantasmagorique, vous concluez du fait que votre femme vous trompe, fait dont vous avez la preuve sous les yeux, qu’elle ne vous trompe pas (je ne souhaite pas être cocu ; ma femme me trompe ; donc je ne suis pas cocu). Cette conclusion n’est pas le fait d’un manque d’éléments qui seraient à même de vous donner la certitude, mais d’une prédisposition à ne pas accepter que ce qui vous déplaît existe. Or cette duplication de la réalité n’est pas l’apanage des aliénés, mais, selon Rosset, elle concerne la plupart des hommes (et nombre des philosophes en particulier). Au contraire, la philosophie de Rosset, comme celle de Nietzsche, consiste dans une affirmation inconditionnelle de ce réel unique, affirmation qui conduit chez tous les deux à la joie.

Mais Vinolo, bien qu’il se recommande d’un certain spinozisme, quoique tout aussi étrange que son prétendu rossetisme, considère que cette affirmation que le réel est le seul réel, malgré les désirs déçus des hommes, est insoutenable, et trouve que la théorie du double de Rosset en souffre. C’est dans cet esprit qu’il propose cette théorie saugrenue selon laquelle Rosset serait venu, dans un passage de ses livres dans lequel il commente L’Oreille cassée de Hergé (dans Le Réel. Traité de l’idiotie), à reconnaître que le réel n’est rien sans les doubles hallucinatoires qu’inventent les hommes pour y échapper, — mais à quoi essayons-nous d’échapper alors ?, quelle est l’utilité d’inventer des échappatoires à ce qui n’existe pas ? ; — thèse que Vinolo estime être cette fois-ci franchement derridienne (et il s’étonne que Rosset ne se soit pas pour le reste inspiré depuis toujours de la philosophe de Derrida, p. 182). Or il faut remarquer tout d’abord que, contrairement à ce qu’en dit Vinolo, Le Réel est publié en 1977 et non en 1997. Cette première erreur à cet égard a permis à Vinolo d’affirmer, à tort, que Rosset est « revenu » sur ses premières idées ; en fait, après ce livre Rosset a publié L’Objet singulier, Le Principe de cruauté, Le Démon de la tautologie, etc., livres en parfait accord avec la théorie de la singularité du réel et du double hallucinatoire et que Vinolo semble ne pas avoir lus ou compris. Et il faut ajouter que le texte que Vinolo commente ici — « Le fétiche volé ou l’original introuvable » (post-scriptum au Réel et son double contenu dans Le Réel) — n’affirme nullement que le réel n’est pas réel sans le double qui tente de s’y substituer, mais que toute chose est singulière (notion de grande importance chez Rosset et absente dans le livre de Vinolo), ce qui veut dire qu’il n’y a pas un « modèle métaphysique » pour les choses réelles (et le réel n’est pas du tout un modèle métaphysique pour les choses réelles qui n’existeraient pas sans celui-là, mais toutes les choses sont réelles du moment qu’elles existent).

Cette méprise de notre auteur s’accompagne d’une mécompréhension plus généralisée de ce que Rosset entend par « double » et expose pour la première fois dans Le Réel et son double (1976), et c’est justement cette inadvertance qui conduit Vinolo à formuler la thèse de son livre. On sait — parce que Rosset y revient sans cesse — que cette idée du double est illustrée selon lui de façon remarquable par la structure oraculaire, très particulièrement manifeste dans la tragédie d’Oedipe roi de Sophocle. Nous exposerons d’abord l’interprétation que Vinolo donne des textes sur le double parce qu’elle a l’avantage de manifester l’erreur même que Rosset tente de faire remarquer. On connaît l’histoire d’Oedipe : l’oracle annonce au roi de Thèbes, Laïos, qu’il lui est interdit de procréer un fils, faute de quoi ce fils tuera son père et épousera sa mère, Jocaste. Afin de éviter cela, Laïos fait tuer son fils Oedipe lorsqu’il est né ; le serviteur chargé de l’exécution préfère l’abandonner et Oedipe est récupéré par le roi de Corinthe, Polybe, qui l’adopte. Mais Oedipe, ayant pris connaissance de l’oracle, quitte aussitôt Corinthe où règne celui qu’il tient pour son véritable père et s’enfuit vers Thèbes. Il rencontre sur son chemin Laïos, qu’il tue, puis il résout l’énigme de la sphinge, et épouse la veuve de Thèbes, Jocaste. L’oracle est ainsi accompli. Le commentaire naïf de Vinolo consiste à dire : « si Oedipe avait su que le père qu’il devait tuer était Laïos et non pas Polybe, il n’aurait jamais quitté Corinthe » (p. 150). Ici, Vinolo en profite pour avancer une thèse qu’il tient de R. Girard au sujet des « bons » et des « mauvais » doubles, que Vinolo considère comme « métaphysique », et qui est à son sens à l’origine de l’interprétation de Rosset de la tragédie d’Oedipe roi. Mais l’interprétation qu’en donne Rosset, et ce non seulement dans Le Réel et son double mais partout ailleurs, est tout autre — et c’est en plus cette thèse qui est le véritable coeur de la réflexion de Rosset sur le double : c’est que justement cette alternative qu’ouvre Vinolo (« si Oedipe avait su ») est à l’origine de l’illusion qu’il y a une échappatoire au réel. Ce que cette théorie veut dire est que le réel est unique, qu’il n’a aucune alternative possible, et que si Oedipe se sent « dupé » en accomplissant l’oracle, c’est qu’il imagine qu’il existe une réalité autre ; réalité illusoire dans la mesure où en elle le cours des événements serait autre qu’il n’est, dans laquelle Oedipe n’aurait pas tué son père ni épousé sa mère. Lorsque Vinolo écrit « s’il avait su, il n’aurait pas quitté Corinthe », il ne fait que tomber lui-même dans l’illusion qu’il existait une telle alternative (bonne ou mauvaise, peu importe), une autre réalité qu’Oedipe aurait pu choisir. La morale de la théorie de Rosset est au contraire, comme on sait, que jamais l’oracle ne se serait accompli sinon par la voie qu’Oedipe a prise pour y échapper — ou du moins n’aurait pu s’accomplir que par des voies mille fois plus compliquées et improbables que la voie qu’il a empruntée, qui se révèle la voie la plus simple et la plus directe pour le faire, ceci indépendamment d’une prétendue ruse de l’oracle qui aurait abusé Oedipe en lui suggérant une parade à la catastrophe qui est en fait le moyen le plus sûr et le plus rapide de la provoquer —, ce qui montre que, de toute façon, il n’y a qu’une réalité que nous devions prendre en charge (et que nous la rencontrerons même, et surtout, dans la réalité imaginaire que nous inventons pour la fuir). Ce n’est pas que le réel ait lui-même la structure oraculaire, mais : 1° qu’il n’y a pas d’échappatoire au moyen des doubles hallucinatoires (réalités alternatives), et surtout : 2° que ces doubles sont par définition indésignables : c’est parce qu’ils ne prétendent autre chose que se substituer au réel (ou encore, l’annihiler), que l’on ne peut même pas dire ce qu’ils sont ni en quoi ils consistent. Ils constituent une série d’hypothèses qu’on déclare pouvoir opposer simplement au scénario oedipien jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que, tout en croyant pouvoir facilement songer à des tas d’autres scénarios possibles, on serait bien incapable d’en préciser un seul. Ou alors ce seraient des scénarios possibles, on l’a vu, mais dix fois plus abracadabrants que la petite méprise de la double paternité, qui se révèlera fatale (Oedipe n’a pas le choix bien que l’oracle laisse une ambiguïté, non sur ce qui se passera de toute façon, mais sur la double paternité et la double identité : qui est mon père ? Polybe ou Laïos ? Et qui suis-je moi ? Le fils de Laïos ou celui de Polybe ?). C’est en cela que consiste la « parole ‘oblique’ de l’oracle » dont parle Rosset, et dont Vinolo considère qu’elle est « l’une des phrases les plus difficiles et mystérieuses de Rosset » (p. 154). Mais aussi, c’est à partir de cette mécompréhension totale que Vinolo estime devoir avancer sa thèse, selon laquelle le réel n’existe pas sans le double, ce qui est forcer les mots de Rosset, et qu’il y a là « une raison supplémentaire de nous rapprocher petit à petit de la thèse de leur profonde identité » (ib.), ce qui n’est pas forcer les mots mais tomber carrément dans une mer de confusion, et dont le reste de l’ouvrage de Vinolo est le malheureux témoin.

Cette mésintelligence du propos s’accompagne d’une thèse selon laquelle il y aurait pour Rosset deux sortes de « doubles », thèse dont Vinolo estime qu’elle est à l’origine de la contradiction entre les « deux philosophies » de Rosset. C’est que Rosset a parlé, dans Impressions fugitives (2004) et dans Fantasmagories (2006), de ce qu’il appelle par commodité de langage des « doubles de seconde espèce » — ce par quoi il entend l’écho, l’ombre, le reflet des choses : des témoins du réel participant eux-mêmes du réel —, mais qu’il a le soin de distinguer des « doubles hallucinatoires » dont il est plus souvent question sous sa plume. Or cela ne met nullement en question ce qui a été dit, et ce qu’en dit Rosset plus tard (par exemple dans Tropiques, 2010), ni sur le réel ni sur le double : il y a d’une part des doubles qui prétendent se mettre à la place de la réalité (réalité alternative moins déplaisante) ; d’autre part, il y a des doubles qui témoignent de cette même réalité (mon ombre témoigne de mon corps). Les uns constituent le double hallucinatoire de quelque chose, les autres accompagnent, sans l’anéantir, quelque chose. Il n’y a entre les deux qu’un air de famille. Au contraire, Vinolo estime que les doubles sont le seul réel, ou, ce qui est la même chose, qu’ils sont « des doubles de rien » (p. 177). Le contresens de Vinolo vient, non seulement d’un manque de hiérarchisation, omniprésente dans son livre, des sujets et des mots de Rosset, mais aussi d’une lecture superficielle et partiale de l’oeuvre de Rosset : celle-ci demeurant cohérente au point que Rosset estime pouvoir recueillir ses vues sur le réel et ses doubles dans un seul volume : L’Ecole du réel (2008). Ou alors, d’un manque total de compréhension du propos général de Rosset que tant Vinolo que Ramond ont pris le parti, de façon consciente ou inconsciente, de contester.


4.

La troisième et dernière partie du livre de Vinolo est une suite de développements de cette conclusion contradictoire. Elle se divise en deux parties : dans la première, Vinolo entend élucider le problème de l’identité que Rosset étudie dans Loin de moi, et en tirer des conséquences sur les livres où ce dernier décrit sa dépression nerveuse (notamment dans Route de nuit). La deuxième partie est une tentative de rallier Rosset à l’enthousiasme démocratique de Vinolo.

Loin de moi (1999), ainsi que le texte « Que suis-je ? » inclus dans Tropiques (2010), sont des textes où Rosset défend l’idée, ainsi que l’ont fait Montaigne, Pascal ou Hume, que l’ « identité personnelle », le moi que nous nous représentons comme étant immobile derrière toutes nos perceptions et représentations, est une illusion métaphysique servant d’une manière ou une autre à fonder diverses formes de morale. Route de nuit (1999), ainsi que Le monde perdu (2009), sont des journaux plus ou moins intimes où Rosset décrit une série de rêves angoissants qu’il a faits lors d’une période de dépression et qui ne font pas proprement partie de son corpus philosophique. 

Mais comme à son habitude, Vinolo lit dans ces livres l’exact contraire de ce que tout autre lecteur peut lire. Essayant de comprendre Loin de moi, Vinolo fait des analyses à l’aune de Girard et de Levinas et conclut que l’identité personnelle correspond à ce réel qu’il a estimé inexistant, et ainsi que l’identité sociale correspond au double, ce qui, à ses yeux, non seulement prouve sa thèse mais lui permet en outre de relier la philosophie de Rosset à la « théologie » (p. 207) ; car, d’après Vinolo, l’identité de Dieu est aussi insaisissable que la nôtre (?). Nouvelle méprise qui conduit notre auteur à manquer encore une thèse : celle où Rosset expose l’ineffabilité des choses singulières, en mettant comme exemple un bout de camembert qu’on pourrait à la limite différencier des autres fromages, mais dont on serait incapable de dire quel est son goût particulier, son identité. Vinolo interprète cela, en se méprenant sur l’illustration, et en comparant un camembert à un autre, comme étant l’indice d’un langage théologique de la « donation » (?) (p. 211).

Quant aux écrits biographiques, dans lesquels Rosset affirme que ses rêves sont angoissants du fait qu’ils annoncent le réveil, le retour à la réalité (réalité alors indésirable à cause de la dépression), Vinolo croit devoir les élucider à l’aide de Descartes, ce qui le conduit à conclure, tantôt que, selon Rosset, le rêve est plus réel que le réel, tantôt que le rêve est le « paradigme » du réel (p. 231). — Ce qui est très frappant dans ce marécage de confusion est que Vinolo a l’art de citer les paragraphes de Rosset qui contredisent, on ne peut plus clairement, mot par mot chacune des thèses que notre auteur avance (en ce sens son livre est moins le fruit de la malhonnêteté, on l’a dit, que de l’extravagance).

Le livre se termine par une analyse sur la politique de Rosset, thème qui n’apparaît guère sous sa plume mais qui, selon notre auteur, « hante toute sa philosophie » (p. 233). On reconnaît ici le geste heideggérien consistant à dire qu’une philosophie s’explique, non par ce qu’elle dit, par ce qu’elle donne à voir, mais par ce qu’elle ne dit pas, par ce qu’elle ne montre pas. Le propos de Vinolo tend à montrer que, malgré ce qu’il a pu en conclure lui-même de sa lecture des livres de Rosset, ce dernier n’est pas un « réactionnaire », mais un « démocrate » (p. 245-246), ce que, à notre connaissance, Rosset n’a écrit nulle part. Cependant, ces pages sur la « Politique de l’anti-ontologie » sont intéressantes et pour une fois correspondent assez aux thèses de Rosset. La critique spinoziste (il faudrait dire surtout hobbesienne) de l’intériorité de l’intention et de la morale en faveur d’une politique du droit et de la légalité est en effet la position politique défendue par Rosset dans ses « Remarques sur le pouvoir » (loc. cit.), ainsi que dans ses critiques adressées à la morale (dont Vinolo ne dit mot). Cette thèse (juste) contredit du même coup le contresens effectué par Vinolo dans la première partie, où il affirmait que l’action humaine était selon Rosset illusoire, puisqu’il dit à présent : « Rosset ne s’intéresse qu’à l’action des individus » (p. 250). Mais de cette analyse, où Vinolo s’exprime au sujet de la démocratie, en allant jusqu’aux transports, s’ensuivent hélas deux nouveaux contresens consistant, l’un, à affirmer que, selon Rosset, la légalité « moralise » le peuple (alors qu’on connaît l’horreur qu’éprouve Rosset au sujet de tout propos moral), et l’autre, à identifier encore une fois, par un nouveau tour de force imposé aux mots, la représentation (incarnée ici dans l’identité de Louis XIV) et la réalité, et donc le réel et le double. 


5.

Double dommage que ce livre délirant, disions-nous au début, qui du reste promet de s’accompagner bientôt d’un deuxième volume, où l’auteur se propose de nous livrer d’originales interprétations au sujet de la philosophie de l’art et de la musique de Rosset. Dommage parce qu’il rappelle qu’il n’y a pas encore de commentaires sérieux sur l’oeuvre de ce penseur singulier et fécond qu’est Rosset ; dommage encore parce que la bienveillance de l’auteur consiste à défendre l’oeuvre de Rosset en l’identifiant à ce qu’elle entend critiquer. On serait en droit de dire que ce livre souffre de ce que Freud appelle, dans Délire et rêve de la « Gradiva » de Jensen, le don de l’hallucination négative, puisque l’auteur, comme le héros du roman de Jensen, « possède l’art de ne voir ni reconnaître les personnes présentes ». Pour Vinolo, Rosset est un grand philosophe dans la mesure où, en le lisant attentivement, on s’apercevrait que Rosset n’est pas Rosset, mais Derrida. Manie universitaire qui rappelle une phrase bien connue de Cassirer (« il fallait Kant pour pouvoir comprendre les idées de Rousseau »). Mais le lecteur peut néanmoins tirer quelque chose de cette lecture, savoir, que la pensée de Rosset — qui affirme que le réel est réel et que c’est en cela qu’il est merveilleux — est malheureusement vouée à l’ignorance, au sens large du mot : d’abord, de la part de ses détracteurs, qui la contestent ouvertement (tel le préfacier du livre, considérant que le réel est une construction humaine) ; mais encore de la part de certains de ses supporters, qui la contestent aussi bien tout en voulant l’ « éclairer ». L’idée que la réalité puisse n’être rien qu’elle-même, voilà ce qui semble indigeste aux lecteurs, qu’ils l’avouent ou pas, qu’ils s’en aperçoivent ou pas. 

Santiago Espinosa

22/05/2012

TRADUCTION: The Real and its Double

A paraître (juillet 2012), la traduction inédite du Réel et son double en anglais, The Real and its Double, par Chris Turner, chez The University of Chicago Press. Déjà largement traduit en espagnol, Clément Rosset ne l'était guère en anglais que sous la forme d'un recueil, Joyful Cruelty: Toward a Philosophy of the Real.



The University of Chicago Press
Traduction Chris Turner
154 pages, 25$
Sortie prévue en juillet 2012

02/09/2010

Petit texte

Marc Alpozzo écrit ici un petit texte sur le langage du réel chez Clément Rosset.

13/08/2010

Tintin au pays du réel

[EN KIOSQUE] Hors-série Tintin au pays des philosophes

Les aventures de Tintin et Milou sont les points de départ étonnants de leçons philosophiques… ou de réflexions aussi joyeuses que décalées sur la société des hommes ! Avec, au premier rang, les contributions de tintinophiles patentés comme Michel Serres et Clément Rosset, Jean-Marie Apostolidès et Serge Tisseron mais également celles de crypto-tintinophiles tels l'écrivain Pierre Michon, l'essayiste Pascal Bruckner… Bienvenue dans un monde où le Bien triomphe toujours du Mal, où l'Autre est regardé avec bienveillance, où le Rire n'est pas humiliant, où enfin le naturalisme occidental vacille parfois gentiment au souffle de l'animisme ou du totémisme.

De la morale
« Il faut lire Tintin, écrit Michel Serres, comme un manuel de Morale ».

De la politique
Du lotus Bleu aux Picaros en passant par « l'anschluss raté », selon l'expression du philosophe Pierre Pachet, de la Syldavie par la Bordurie, Hergé regarde son époque en chaussant les lunettes de l'observateur politique.

La raison
« Un univers très riche avec des personnages très simples » : le principe même de la philosophie du Réel selon Clément Rosset.

Le rire
Pour l'essayiste Pascal Bruckner, le génie d'Hergé se cristallise dans des personnages dont la postérité peut toujours faire son miel.

L'art
Le tout est plus que la somme des parties, et l'art d'Hergé, la fameuse ligne claire, se résume dans cette formule : de Pierre Michon à Hector Obalk, une mise en perspective de l'art tintinesque.

05/06/2010

Un Grognard sur Clément Rosset


Félicitations à Stéphane Prat pour la coordination de ce numéro. J'ai moi-même commis une petite pièce sans prétention dans ce numéro. Il peut être commandé en ligne sur le site du Grognard. Bonne lecture!

14/09/2009

Introduction à Clément Rosset





A paraître, une introduction à Clément Rosset, intitulée La joie et le tragique, par Jean Tellez.

Editions Germina
160p, 15€


Félicitations pour ce précieux apport, à l'heure actuelle unique en français.

05/05/2009

Contradiction


687. Il ne faut pas regarder la contradiction comme une catastrophe, mais comme un mur qui nous indique que là, nous ne pouvons pas aller plus loin.

688. La question que je souhaiterais poser, ce n'est pas tellement: "Que faut-il faire pour éviter d'achopper à une contradiction?" mais plutôt: "Qu'allons-nous faire si nous aboutissons à une contradiction?"

689. Pourquoi une contradiction est-elle plus à redouter qu'une tautologie?

690. Notre devise pourrait être: "Ne nous laissons pas ensorceler."

(Wittgenstein, Fiches)

ET N'OUBLIEZ PAS LE SONDAGE!

10/01/2009

Mise au point

Suite à la série d'émissions des Nouveaux Chemins de la Connaissance consacrées à Clément Rosset, je tiens à faire une mise au point. L'exercice radiophonique impliquant certaines contraintes, tout ce qui devrait être dit n'a pu être dit, ni dit comme il aurait dû l'être. Je répondrai notamment à un commentaire sur le site de l'émission, que je crois comprendre de la sorte. On nous y reproche (mais à qui précisément?) de confondre "tragique social et existentiel". Je crois percevoir ici l'indignation soulevée par nos (trop rapides et trop abruptes) réflexions sur la complétude du monde. Il est en effet presque indécent de dire à la radio, trop légèrement forcément, que le monde ne manque de rien. Moi-même, répondant à une provocation de Raphaël Enthoven, j'ai affirmé que la faim dans le monde n'était pas l'indice d'un manque, sinon d'un manque concret, "provisoire". Je voulais dire par là que la question méconnaissait (à dessein évidemment) le plan sur lequel porte la thèse (nietzschéenne, rossétienne) selon laquelle le monde se suffit à lui-même. Il ne faut en effet pas confondre le manque ontologique et le manque empirique. Il est socialement et humainement signifiant de parler de manque (de nourriture, de justice sociale, de paix, de logements, de culture). Mais il n'est pas philosophiquement fondé de désigner un autre dont le monde aurait besoin pour être compris (comme bon ou mauvais notamment ou comme dégradation matérielle d'un monde idéel). La thèse de la complétude du monde signifie donc que ce monde (hic et nunc) étant le seul monde, il ne saurait y avoir (hic et nunc) de meilleur monde ou simplement d'autre monde possible. Il n'y a littéralement rien dont le monde pourrait manquer et ce tout autant parce que le monde est plein que parce qu'il n'y a rien hors de lui (et qui pourrait être ce dont il manque). En somme, ni intrinsèquement, ni extérieurement (absolument), le monde ne peut manquer de rien. Comme il n'est pas possible de parler, en quelques minutes d'antenne, comme on le souhaiterait d'un philosophe, quoi qu'on en dise, difficile, j'invite les auditeurs à (re)lire les notes sur Nietzsche dans La force majeure.

En ce qui concerne une éventuelle "confusion du tragique social et existentiel", je dirai deux choses. D'une part que le tragique social, que je crois comprendre comme le fait qu'il y a des injustices, des guerres, des meurtres, des affamés, des "damnés" victimes du mépris de, comme il est dit, "Maîtres esclaves", ce tragique est pour nous véritablement différent du tragique existentiel. Il est certes tragique (à la fois nécessaire et impossible, factuellement inévitable parce que inévité) qu'il y ait tout ça, mais nous ne pouvons le justifier et le qualifier de bon. La complétude d'un état de choses ne signifie pas que c'est un bon état de choses. En somme, il n'a jamais été question de dire que ce qui arrive est toujours souhaitable. La joie - que nous avons inlassablement qualifiée de folle et paradoxale - n'est pas la traduction d'une justification du monde. Malgré tout ou grâce à tout, la joie est joie de l'existence en général, comme telle. Et l'approbation du réel sous tous ses aspects l'affirmation instantanée (i.e. présente) que, quoi qu'il se passe, le réel est complet, parfait (non moralement parlant). Mais précisément, la joie tragique est le contraire d'une justification. Il ne s'agit pas de se réjouir du mal mais de se réjouir de n'importe quoi, aussi bien de rien que de tout, indépendamment de l'objet de la réjouissance. Nous l'avons également martelé, la philosophie de Clément Rosset n'interdit en aucun sens l'action et l'éventuelle transformation du monde. Seulement, celle-ci ne peut être que temporelle (on ne change pas le réel advenu mais on peut faire advenir un réel dont on est, partiellement, cause, même si cette action ne change, globalement, rien au cours hasardeux des choses). Au niveau microscopique humain, l'action n'est jamais qu'un aspect du réel, du hasard, une maîtrise relative et objectivement dérisoire (mais perçue, légitimement, comme significative) du monde dans lequel nous vivons. Il y aura progrès relatifs, dispersés, empiriques, mais pas de mouvement général, idéal et significatif à l'échelle de l'existence, de Progrès. L'action est nécessairement localisée, dans l'espace et dans le temps. Elle ne complète pas le monde dans le sens d'une plus grande justice, d'une amélioration, elle n'est qu'une parcelle de son cours.

D'autre part je dirai que le tragique, n'étant qu'une désignation du réel, sub specie vitae si j'ose dire, ne saurait être dissocié. Social et existentiel ne diffèrent qu'en degré ou en perspective, selon l'échelle adoptée. Il n'y a pas, ce me semble, de différence de nature entre les tragédies quotidiennes non moralement significatives de l'existence humaine (mort, maladie, mélancolie, dégoût, suicide...) et les tragédies sociales (moralement, ou plutôt juridiquement, socialement significatives). Le tragique n'est que la traduction du fait que ce qui a lieu ne saurait avoir lieu qu'ici et maintenant, de façon irréversible, unique et, en un sens, inévitable. Ce qui ne veut pas dire qu'on n'aurait pas pu "mieux faire", mieux redistribuer, mieux assister. Cette meilleure organisation politique possible de la société n'est pas une objection au fait que le monde est parfait. Elle n'est qu'une probable (et non possible) situation future de la société que certains moyens humains peuvent contribuer à créer. Les hommes, il faut le répéter, ne sont pas extérieurs au monde, ils n'en sont pas séparés, ils y sont même coincés. L'approbation tragique de la vie, de l'existence, du réel, du monde, du temps ne me semble donc pas condamner les hommes tragiques à un Oui servile à toutes choses. Il n'y a pas de "phobie du dire Non à la non-vie", seulement un refus de croire que les dommages pourraient ne pas être réels. La philosophie de Rosset n'a certes pas théorisé les conditions d'une action politique locale sur le monde, mais elle ne les interdit pas non plus. Seulement, elle me semble constituer un salutaire remède aux illusions idéalistes et moralisantes au profit éventuel d'une création lucide de présents plus désirables. Elle est comme la première étape, le diagnostic (qui est déjà en même temps une cure) des mécompréhensions du monde. Une fois débarrassés de l'encombrant fardeau moral, nous pouvons, ce me semble, continuer de produire minimalement le présent. Mais cela implique une puissance d'agir et un monde réel sur lequel agir que la condamnation de l'ici-bas ne permet pas respectivement d'acquérir et de penser.

12/12/2008

Nouveaux Chemins de la Connaissance






Du 5 au 9 janvier, à 17h, dans les Nouveaux Chemins de la Connaissance, une série d'émissions consacrée à Clément Rosset. Un livre par jour. Parmi les intervenants, votre serviteur, ainsi qu'André Martins, Santiago Espinosa, Frédéric Schiffter et Clément Rosset lui-même. Je tiens à remercier toute l'équipe des NCC, en particulier Raphaël Enthoven et Adèle Van Reeth, pour leur aimable proposition, leur accueil impeccable et les excellents moments passés dans l'inénarrable Maison de la Radio.

Les émissions seront disponibles sur internet pendant un mois après leur diffusion, sur le site des Nouveaux Chemins de la connaissance.


16/11/2008

Le cours des choses


Pierre Campion vient de publier sur son excellent site mon dernier texte sur Clément Rosset, une "figure" intitulée Le cours des choses. Je remercie vivement Pierre Campion de sa proposition, de ses encouragements et de ses précieuses suggestions.

27/05/2008

En pleine face de toutes façons

"On croit reculer à l'infini le moment - pourtant inéluctable - où l'existence effective reprendra ses droits et donnera sa sanction à l'algèbre abstraite qui pensait la rendre inutile. La spéculateurs malheureux savent bien que la ruine est la revanche du fait sur le jeu des relations quantitatives. C'est la chose la plus réelle du monde. Mais le moyen de convaincre l'intelligence que son entreprise ressemble à une spéculation malheureuse?
Telle est sans doute la raison pour laquelle les mathématiques substituent leurs séries réversibles et leurs relations réciproques à l'ordre irréversible de la vie. Une série réversible est une série qu'on peut prendre par n'importe quel bout, parce que tous les termes en sont interchangeables, équivalents et homogènes. Au contraire l'ordre irréversible de la vie nous oppose d'emblée un certain absolu et comme une constante élémentaire, à savoir son orientation: car la vie a un sens, un sens unique et obligatoire. Il y a une façon de la prendre à l'endroit, et une façon de la prendre à l'envers; nous ne sommes plus tout à fait libres de commencer par où nous voudrions."

Jankélévitch, Henri Bergson, p. 162.

07/02/2008

Bis repetita placent



Parus le 15 février, trois ouvrages de Clément Rosset. A signaler également: une reprise d'entretiens avec Raphaël Enthoven entendus sur France Culture en 2006.

Le 17 mars sur France Culture, de 22h15 à 23h30, Alain Veinstein reçoit Clément Rosset dans son émission Surpris par la nuit.


L'Ecole du réel
consiste en une récapitulation du travail entrepris au sujet du double depuis Le Réel et son double. C'est une compilation de larges passages de tous les ouvrages consacrés à la question, assortie de quelques retouches et notes nécessaires. Le livre constitue aux yeux de Rosset un tout, un livre à part entière, qui pourra servir d'introduction, de manuel ou de bible aux divers intéressés.

Nuit de mai est un court texte sur le désir, partant de la relation d'un rêve fait lors d'une nuit de mai. Un texte rossétien, succinct et incisif.

Une passion homicide rassemble des chroniques de Rosset parues entre 1969 et 1970 dans le Nouvel observateur. On y découvrira un Rosset comme d'habitude provocateur et les polémiques absurdes qu'il suscita.

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L'École du réel
Collection « Paradoxe », 480 p.
2008
29 €
ISBN : 9782707320193
EAN13 : 9782707320193

La Nuit de mai
Collection « Paradoxe », 48 p.
2008
6,50 €
ISBN : 9782707320209
EAN13 : 9782707320209

Une Passion homicide... et autres textes
PUF - "Perspectives critiques"
2008
EAN: 9782130565406

Le Réel et la joie

L'Aube - Collection "MONDE COURS"
2008
2752604254
978-2752604255

22/04/2007

Platon et Bové

Extrait d'un entretien entre Raphaël Enthoven et Clément Rosset paru dans Le Point. Nous précisons que l'Atelier Clément Rosset ne publiera pas de résultats du premier tour des élections présidentielles avant 20h. Il souhaite néanmoins toutes ses chances à José Bové. Platon n'a pas réussi à récolter ses 500 signatures.


"R.E. - Platon et l’altermondialisme, même combat ?

C.R. - Même folie. Platon passe son temps à se demander comment sortir du temps pour entrer dans l’éternité, il passe la vie à douter qu’il y ait une vie avant la mort... De fait, si l’on excepte le fait que Platon est un génie - ce qu’à ma connaissance José Bové n’est pas encore -, il est évident que la métaphysique platonicienne, dictée par l’aversion du seul monde dont on dispose (de ce monde en devenir qui nous expose à la mort, à l’incertitude comme à la perte du désir), fait cause commune avec l’altermondialisme qui, confondant l’exigence et la radicalité, entend changer de monde, plus que changer le monde. Or ce n’est pas en fauchant des champs de blé qu’on fait un autre monde (tout au plus fait-on carrière), ce n’est pas en convoquant des lendemains qui chantent qu’on adoucit le quotidien. Le goût de l’absolu s’épanouit dans l’inefficacité pratique. Entre la volonté platonicienne de subordonner notre monde impur à un univers diaphane et le fantasme délirant selon lequel un « autre monde » (sans injustice ni exploitation de l’homme par l’homme) serait « possible », il n’y a qu’une différence de degré : le maître à penser de l’Occident partage avec les faucheurs d’OGM un semblable déni de la réalité au profit d’un idéal fatalement imaginaire."

Les calomniateurs de la gaieté

"Les hommes profondément blessés par la vie ont jeté la suspicion sur toute gaieté, comme si elle était toujours enfantine et infantile et trahissait une déraison dont la vue ne pourrait susciter que pitié et attendrissement, comme lorsqu'un enfant au bord de la mort cajole encore ses jouets sur son lit. De tels hommes voient sous toutes les roses des tombeaux cachés et dissimulés; réjouissances, vacarme, musique joyeuse leur paraissent semblable à l'illusion volontaire du grand malade qui veut savourer une minute encore l'ivresse de la vie. Mais ce jugement sur la gaieté n'est rien d'autre que sa réfraction sur le fond obscur de la lassitude et de la maladie: il constitue lui-même quelque chose d'attendrissant et de déraisonnable qui appelle la pitié, et même quelque chose d'enfantin et d'infantile, mais de cette seconde enfance qui suit la vieillesse et précède la mort."

Nietzsche, Aurore, 329


"Et c'est ici que réside le paradoxe: Figaro est heureux mais heureux de rien, du moins de rien de particulier. Son bonheur est sans raison et sa réjouissance sans fondement, aux limites donc de l'absurde. C'est pourquoi cette joie de vivre (...) s'accorde avec une formule d'origine chrétienne, formule qui continue à faire scandale au sein de la chrétienté: Credo quia absurdum - je crois parce que c'est absurde."

Rosset, Le choix des mots, p. 88

17/02/2007

Lumière

"Comme toujours le réel apparaît du côté du singulier ("juste une image"), le fantasme du côté du double (l' "image juste" n'offrant que l'illusion selon laquelle existerait la réalité qu'elle prétend "justement" évoquer)." (OS, 57)

"Le sort du vampire, dont le miroir ne reflète aucune image, même inversée, symbolise ici le sort de toute personne et de toute chose : de ne pouvoir éprouver son existence à la faveur d'un dédoublement réel de l'unique, et donc de n'exister que problématiquement." (RD, 94)

"Qu'est-ce qu'un fantôme, sinon une ombre émancipée de son corps, celui-ci n'existant plus?" (IF, 36)


"Il y a dans la langue espagnole, pour rendre l'idée de proximité, d' "environs" - d'une ville, d'un site quelconque - une expression courante qui exprime mieux que le français l'étroitesse du lien qui attache la réalité à ses doubles de proximité : les immediaciones (...) Ces doubles de proximité*, ne sont pas des doubles proches de la réalité; ils sont inhérents à elle, en sont sans doute des parties externes, mais aussi des parties prenantes." (IF, 10) *Ombre, reflet, écho.


"Dans le même temps cet Atelier - comme toutes les toiles de Vermeer - semble riche d'un bonheur d'exister qui irradie de toutes parts et saisit d'emblée le spectateur, et qui témoigne d'une jubilation perpétuelle au spectacle des choses..." (RD, 111)


"Pourquoi la métaphore, qui désigne une chose par une autre, a-t-elle le pouvoir... de mieux indiquer cette chose même que si elle l'indiquait directement? Parce qu'elle produit alors ce que j'appelle un "effet de réel"... Elle ne fait pas surgir un monde neuf, mais un monde remis à neuf. Telle cette matinée fraîche et dure qui suit la nuit d'amour de Roméo et de Juliette et que Shakespeare décrit par une de ces métaphores splendides dont il semble posséder plus qu'aucun le secret : "Les flambeaux de la nuit sont éteints, et le gai matin fait des pointes sur le sommet brumeux des montagnes". Le lever du jour jette des taches de lumière sur le sommet des montagnes, taches comparables aux auréoles de lumière qui, au théâtre, éclairent les chaussons d'une ballerine qui fait des pointes, en sa suivant pas à pas." (DT, 43-44)


"Tout le secours qu'on est en droit d'attendre de la littérature et de la philosophie, dès lors que l'objet du deuil est paradoxalement d'être manquant, se réduit à la possibilité tout aussi paradoxale de faire quelque chose de rien : s'épuisant dans l'impossible tâche qui consiste à susciter une vision de l'absence" (...) que je décris ici comme effet de la modernité". (PhS, 85)


"Tel est justement le privilège du double que d'évoquer le sérieux du réel par la manifestation de sa propre vanité, d'en suggérer une relative visibilité à partir de l'évidence de sa propre invisibilité." (OS, 25)



Des jeux de lumière. La lumière joue et on joue avec elle. Les figures de lumière sont multiples chez Rosset. Elles sont discrètes, on les remarque peu, on en fait peu de cas. Et pourtant, leur présence induit un effet réel dans le discours de Rosset. On a trop peu parlé des lumières de Nietzsche. Apollon, dieu de Lumière, Le voyageur et son ombre, Aurore, Crépuscule, Midi, le Désert et les Brumes, l'Idéal (vision) et le théâtre tragique, Par-delà les ombres de Dieu, En-deçà de nos reluisantes valeurs, dans l’obscurité généalogique de nos conditions d’existence. Nous vivons sans reflet, sans miroir dans lequel rire de nos masques et de nos doubles. Nous vivons à plat et sans lumière ni obscurité. Nietzsche joue avec les lumières et les ombres. On a trop peu joué avec lui. Rosset. Ombre, reflet, fontaine et caverne ; photographie, cinéma, fantômes ; lucidité et doubles ; illusion et transparence ; Œdipe l’aveugle s’arrachant les yeux de trop voir : l’œil de trop, toujours de trop. Et le soleil du réel, la clarté de Mozart, l’éclat serein et feutré de Vermeer, le chatoiement de Ravel. On a trop peu perdu son regard dans ces images de réel qui loin de le doubler l’épaississent comme réel. Lumineux, lucide, brillant, clair, bigarré, voici comment se présente un livre de Rosset. Mais prenons garde à ce jeu de lumière. Narcisse à la fontaine s’y est perdu. Son image, c’est lui-même, et non celle qu’il aimait tant dans le reflet de l’eau. Et le voyageur "ne voit ni les ombres... ni surtout sa propre ombre, c'est-à-dire la part d'inconnu et d'inconscient qui guide à son insu son regard et son appréciation de la réalité." Certes, Rosset n’a pas écrit sa Dioptrique. Chez lui, on ne prévoit ni les reflets, ni les diffractions. La lumière est un concept diffus dans son œuvre, tout à fait opératoire, mais ni distinct, ni articulé, il est ami et ennemi du réel et joue seul. Un concept-diffus – il y a là, me semble-t-il, un champ d’exploration. Un champ ambigu, étincelant et sombre, lieu des illusions, des non-lieux, lieu de l'éclat, aveuglant, terrible et aimable, du réel. Un clair-obscur révélateur.

18/01/2007

Etre, devoir-être et idiotie...

A méditer...

« Ce qui est universellement valable est aussi universellement valide ; ce qui doit être est en fait aussi, et ce qui est seulement censé être sans être n’a aucune vérité »

(Hegel, Phénoménologie de l'esprit, éd. Académie, vol. 9, p 142, 1980).

29/11/2006

Réfutation (hors texte) du rossétisme


Je fais ici preuve d'une certaine mauvaise foi et exagère à dessein une pensée qui m'est venue malgré moi.

La faculté d'accepter le réel est, en fait, la plus répandue et inamovible qui soit. Je ne crains pas ici, par provocation mais aussi par honnêteté, de contredire la formule célèbre du Réel et son double : "Rien de plus fragile que la faculté humaine d'admettre la réalité, d'accepter sans réserves l'impérieuse prérogative du réel." Disons plutôt que je ne la contredis pas mais en expose le corrélat paradoxal et implicite. C'est là tout le problème de la souffrance. Car que des individus souffrent signifie qu'ils souffrent de quelque chose - et de quelque chose qui fait souffrir. J'écarte de suite deux objections : celle de la douleur du manque, du désir en quête perpétuelle d'un réel qui manque à sa place - une douleur précisément de rien, qui n'est pas ici mon propos ; et celle, plus superficielle, de l'(anti-)essentialisme : "quelque chose qui fait souffrir en soi, ça n'existe pas". Bien évidemment, mais cela ne retire rien à la souffrance effective qui agit en l'individu souffrant. Qu'il y ait distinction, avec Locke, entre "qualités premières" et "secondes", et que la saveur, la couleur, l'odeur, etc. ne soient que des impressions générées par une relation et non des propriétés inhérentes aux choses, ne signifie pas qu'il n'y ait pas d'impression de rouge, de sucré, etc. De même, que le réel ne soit pas en lui-même générateur de souffrance n'empêche nullement que, tous les jours et sous tous les cieux, les hommes les plus ordinaires comme les plus sages, souffrent effectivement. La souffrance n'est donc que la soumission immédiate et inconditionnée (au même titre que l'approbation) à l'idiotie du réel. La tragédie du bombardé, de la femme violée, du sommeil sous la pluie, est justement de n'offrir aucune issue. Le bombardé est bombardé et ne peut pas même penser qu'il ne l'est pas. A charge à chacun de préférer la joie à la souffrance, l'approbation au constat malheureux, mais dans tous les cas nul ne nie que ce qui arrive arrive. Je soutiens donc que rares sont parmi les hommes les émules d'Oedipe quand il s'agit d'avoir mal. J'irai même jusqu'à dire que la joie tragique, elle aussi, duplique le réel : à l'événement singulier, injustifiable qui fait mal, le tragique ajoute un OUI que ledit événement ne saurait contenir, indifférent qu'il est à nos postures, à nos éthiques, à nos desiderata. Mais, me direz-vous, de NON non plus il ne contient en soi. Mais allez expliquer au bombardé, au condamné, à l'orphelin qu'il n'y a ni peine ni joie dans ce qui arrive et qu'il ne relève que de notre force et de notre raison d'être heureux ou malheureux... Allez faire entendre Epictète à tous les damnés. Alors oui, le réel est idiot, et oui, la peine autant que la joie sont des doubles immanents de l'événement, oui, il y a bien disjonction entre le réel et la pensée qu'il induit.

Oui, le rossétisme est par principe réfutable et doit même être réfuté. Ce sont les philosophes et non les malheureux qui, en général, dupliquent la réalité, c'est le Roi Oedipe et non l'esclave, ce sont les prêtres et non les paysans. Mais :
1) C'est bien cette réfutation qui renforce, a priori et ad infinitum, en un cercle vicieux délicieux, le rossétisme: puisque la non-duplication du réel par la plupart des hommes, aussi fragile soit-elle, quoi qu'y soit substitué un sens, une justification, va justement, légitimement, dans le sens d'une non-duplicabilité du réel (prouvée empiriquement d'une part; d'autre part, par l'irraison des doubles, dont le non sens est de ne pas reconnaître l'irraison du réel).
2) La surreprésentation des duplicateurs dans l'oeuvre de Rosset (mythes, contes, philosophes, littérature, cinéma) honore a contrario le privilège de tout un chacun de ne pas figurer dans ce panthéon des rares illusionnés et illusionnistes. Mais que l'on ne s'y méprenne pas : l'approbation est une science encore plus rare que l'art prestidigitateur. De la reconnaissance du réel à la joie le parcours est long et pénible. L'aristocratie tragique se nourrit des mêmes souffrances que la plèbe, mais elle n'a pas le même estomac. Faute de doubles, les hommes justifient tout de même le réel - sans l'éluder. Or l'affirmateur connaît à la fois le malheur et le bonheur (cf. "Notes sur Nietzsche", in Force majeure), par la force (majeure) de la joie, il parvient au pire comme au meilleur sans justification. La souffrance est a priori injustifiable et incontestable. Ni la guerre ni la paix ne justifient les bombes. Mais ni la guerre ni la paix ne sont en droit de m'interdire la joie.

A tout prendre, je préfère la joie, parce qu'il est certain qu'un jour, quelque part, sans raison, j'aurai, moi aussi, à endurer l'immense souffrance et que celle-ci ne contredira en rien le fait qu'il eût été possible, face au drame, d'être joyeux - si j'avais eu plus de forces, de puissance. Et je m'efforcerai de persévérer dans cette voie, chanceux que je suis d'avoir la puissance de jubiler et conscient que je suis que l'innommable et l'insoutenable sont, de fait et a priori, impliqués par le rossétisme et non proscrits par lui. C'est cette LOGIQUE DU PIRE qui me condamne, bon gré mal gré, mais plutôt bon gré, à n'accorder à la grisaille, aux larmes et aux cris que la grâce d'un sourire.