Affichage des articles dont le libellé est singulier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est singulier. Afficher tous les articles

17/10/2006

Rien n'est possible




"La critique de Spinoza a deux points culminants : il n'y a rien de possible dans la Nature (...) ; il n'y a rien de contingent dans la Nature (...)."

Deleuze, Spinoza, philosophie pratique, p. 122 (cf. aussi p. 89)

"III. Les choses singulières, je les appelle contingentes dans la mesure où, portant notre attention sur leur seule essence, nous ne trouvons rien qui pose ou exclut nécessairement leur existence.
IV. Ces mêmes choses singulières, je les appelle possibles dans la mesure où, portant notre attention sur les causes par lesquelles elles doivent être produites, nous ne savons pas si ces causes sont déterminées à les produire."
Spinoza, Ethique, III "De la servitude humaine", définitions

"Toute fantasmagorie disparaît au seuil du réel, comme les fantômes disparaissent au lever du jour".
Clément Rosset, Fantasmagories, p. 65


Seul l'ignorant croit au possible.
Un point crucial et que je tiens à développer me semble rapprocher - ce qui n'a rien de neuf - Rosset et Spinoza. Mon ami Régis l'avait déjà mentionné dans son article sur la mort: Rosset annihile le concept même de possible et, ce faisant, sa réalité. La réduction de la réalité à la perfection nécessaire interdit l'illusion rétrospective dont parlait Bergson: rien de ce qui est n'a été possible. Il n'a pas même été impossible qu'autre chose soit. C'est selon le même schème (enrichi d'une coloration causale) que la morale des faibles vient dissocier la puissance de la volonté en affirmant qu'une action bonne était possible à la place de l'exercice cruel de la puissance constaté. Or le degré de puissance (inséparable de son exercice) définit strictement le mode d'être d'un corps. (Nietzsche, première dissertation de la Généalogie de la morale). Il est impossible à un corps (plus généralement à un fait) de n'être point lui-même et de jouir de possibilités. Cette destruction absolue de la possibilité n'interdit néanmoins pas - ce que comprennent mal les mauvaises lectures de Spinoza - l'agir. L'unique obsession de Spinoza est bien de lier l'activité et la nécessité. Activité et puissance sont une seule et même chose et mon action n'est pas moins nécessaire que ce contre quoi elle est dirigée. A condition bien sûr d'entendre ce "contre" en un sens toujours actif, corrélat d'une idée adéquate et non passion, idée confuse et mutilée. Les révoltes sont donc, certes, des illusions, mais leur agir existe bel et bien en tant que déploiement d'une certaine puissance contre une autre puissance.
Il est des révoltes plus ou moins réactives.
Retenons que l'exercice de ma puissance est, dans l'ordre de la joie et de la vérité, cumulatif. Ma puissance ne s'accroîtra que d'être activement exercée. Il n'est de bonnes révoltes que créatrices et ordonnées à la nécessité des choses. Non pas s'indigner, non pas contester mais faire. Aussi galvaudé soit-il, le mot de Deleuze, résister, c'est créer prend tout son sens dans une perspective spinoziste. Il ne faut pas résister pour créer (interprétation révolutionnaire), mais créer pour résister (interprétation que nous appelerons approbatrice et, de loin, nietzschéenne). Un sens large sous-entend que toute résistance est création. Un sens restreint et efficace veut que toute résistance s'articule à une création - ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Mais tout ceci nous emmène loin de Rosset, sauf si l'on n'oublie pas que le seul geste qu'on puisse opposer au réel, c'est bien le réel lui-même. Le réel ne tolèrera dans son domaine de véracité que du réel. Que serait donc une action réelle? Une action qui, sur le modèle de la musique (cf. L'Objet singulier), serait réel parmi le réel. Non pas un discours à son propos, ni à son encontre, mais un discours du réel. De même que Mozart se donne en porte-parole (immanent) du réel, de même la puissance active s'exerce en auxiliaire (immanent) du réel. Que l'on se reporte aux analyses de Machiavel, Hobbes et Gracian dans l'Anti-nature pour saisir ce que peut être une action politique. Je complète ainsi la note que j'avais écrite au sujet de contestation et résignation chez Rosset (cf. colonne de droite). Bien que ces termes n'apparaissent pas chez Spinoza, ni chez Rosset et que je les aie entendus à une conférence de Badiou (!), il est nécessaire de rappeler que consentir et accepter sont deux choses entièrement distinctes. Approuver le réel en fait et y consentir en droit sont deux actes de l'esprit absolument incommensurables. Si celui-ci suppose celui-là, l'inverse n'est en aucun cas vrai. Consentir à l'action (une "révolte logique" dit Rimbaud), implique donc d'en approuver la stricte immanence au réel. Je suis conscient ici de ne pas parler en pur rossétien.
Mais qu'est-ce que l'oeuvre rossétienne sinon une révolte?
Et une révolte éminemment logique puisque prononcée du point même où elle se justifie. Comme si la blessure que les doubles portaient au réel était en elle-même la révolte du réel contre les fantasmagories... Comment ne pas faire aveu (et voeu) de folie face au délicieux paradoxe selon lequel IL Y A mais SANS QUE CELA SOIT POSSIBLE. Et Rosset lui-même renonce, en bon spinoziste, à s'indigner de la bêtise, contre laquelle l'intelligence ne peut rien (cf. Le réel et son double, p. 105 et s.). Sa révolte se réduit ainsi à un appel positif à la lucidité, vaste programme...
Rien n'est possible. Et pourtant il y a. De toute nécessité.

Post-scriptum: Raphaël Enthoven a récemment écrit un article plaisant sur le possible dans Philosophie, nouveau magazine de vulgarisation. Il est étonnant qu'il ne cite nulle part Clément Rosset, lecteur assidu et grand admirateur qu'il est de celui-ci. Je laisse ce paradoxe à la nécessité.
Et je renvoie évidemment à l'admirable chapitre de la Pensée et le mouvant de Bergson ("Le possible et le réel") où tout est dit.

Nicolas

06/06/2006

La mort chez Clément Rosset (par Régis)

Nice, le 12 mai 2006


NB. Comme l’auteur nous l’a indiqué à la suite de notre exposé, ses considérations sur la mort ne sont pas tout entières surgies de nulle part. Il s’inscrit dans une certaine tradition philosophique, qu’il reprend et perpétue, à sa manière. C’est cette manière que nous avons essayé de restituer ici.

Commençons par citer un passage de Logique du pire. « L’état de mort ne désigne pas un cauchemar, mais l’état ‘naturel’ des choses. Il est, précisément, la ‘nature des choses’, pour qui a reconnu que les choses étaient sans nature. Il n’y a pas de superposition de la mort sur la vie, car il n’y a jamais eu de vie. La vie n’a pas cessé ; elle n’a, en fait, pas commencé ». Le lecteur non averti ne peut que s’interroger face à de telles affirmations. Si quelque chose peut sembler évident et intuitif, c’est bien la différence qu’il y a entre moi et cette pierre, entre mon chat et mon tapis, bref entre le vivant et l’inerte. Quel sens peut-il alors y avoir à cette conception d’un état de mort général, présente notamment dans Logique du pire ? En fait cette conception est fortement liée à celle de hasard originel, qui la comprend – d’ailleurs ces deux notions, état de mort et hasard originel sont développées dans un même chapitre, intitulé Tragique et hasard. Nous nous voyons dès lors contraints d’expliciter d’abord la notion la plus fondamentale, afin de pouvoir seulement entamer notre exposé. Qu’est-ce alors que ce hasard originel ? Rosset le distingue de plusieurs types de hasard, à savoir la notion de sort (qui exprime la dépendance de l’homme à une ou plusieurs séries causales incontrôlées), la notion de rencontre (dont le terme latin est casus, et qui désigne la rencontre de séries causales indépendantes), et la notion de contingence qui désigne la simple possibilité pour un être de n’être pas. Ce qui pour notre auteur est commun à ces trois types de hasard c’est leur caractère second, accidentel. En effet ils ne peuvent se concevoir par soi, mais seulement en regard d’un ordre les précédant – l’ordre des désirs humains, l’ordre des séries causales, l’ordre de la nécessité. Il s’agit donc toujours d’un hasard second. Mais une autre pensée du hasard est possible, celle d’un hasard premier, ou originel. Nous avons alors affaire à un concept signifiant l’absence radicale de raison d’être, qui pourrait justifier tel ou tel événement, telle ou telle existence. En ceci Rosset retrouve peut-être, comme il le note lui-même dans l’Anti-Nature, la pensée qu’Héraclite avait exprimée en cette formule : « Le plus bel arrangement (cosmos) est semblable à un tas d’ordures rassemblées au hasard ». C’est-à-dire que le chaos, ou hasard originel, précède toujours le cosmos, ou nature constituée, en laquelle les existants sont sous le régime de la loi. Ce hasard est constituant, et c’est par lui, selon l’absence d’ordre qui lui est propre, que tout existant advient. A cela l’expérience peut sembler s’opposer : il y a bien des lois de la nature, jamais un humain n’a engendré de licornes. Face à ce constat Rosset apporte la réponse déjà énoncée par Lucrèce : les lois, les constances ne sont en un sens que conventions, résiliables, elles ne suppriment pas le hasard qui les a engendrées. Elles ne portent aucunement en elles le principe de leur existence, et le seul principe qu’elles puissent avoir est une absence de principe, désignée en creux par ce mot de hasard. Il est intéressant ici de noter que l’absence de principe n’est aucunement pour Rosset un savoir susceptible de démonstration – puisqu’une démonstration irait à l’encontre de ce que vise le mot hasard. On ne peut donner de raison de l’absence de raison.

Nous avons tenté de présenter rapidement la pensée du hasard originel. En quoi ces considérations peuvent nous éclairer sur la conception de la mort exposée par Rosset dans Logique du pire ? Revenons-en à la citation de Logique du pire. La vie n’a pas cessé ; elle n’a, en fait, pas commencé. La question ‘pré-rossétienne’ est : comment peut-on concevoir que la vie n’est pas ? La pensée du hasard originel peut d’abord sembler ici n’être d’aucun secours. Après tout, l’absence de raison d’être d’un état ne permet pas d’affirmer son inexistence. Le risque est ici grand pour Rosset, de constituer une métaphysique, qui ne se contenterait pas de l’existence de tel ou tel être, mais la nierait au nom d’une instance première et originelle – en l’occurrence l’absence d’instance. Ne pourrait-on pas voir dans le hasard originel, posé comme ne pouvant être démontré, mais posé tout de même, un double ? Ce double serait alors un double des plus efficaces, se trouvant toujours en creux, assimilant et engloutissant tout être, toute représentation, toute existence. Ce danger de la négation radicale ne devra pas être perdu de vue, puisque la mort pourrait bien être, comme instance radicale d’anéantissement, le plus sûr allié d’un double éventuel.

Cependant Rosset nous donne les moyens d’éviter cet écueil. Il précise d’abord, en effet, que la mort généralisée, l’état de mort, n’a pas le même sens que ce qu’on peut appeler la mort du vivant. La mort n’est plus définie en regard de cet autre état que constituerait la vie, elle ne prend plus sens dans une opposition. Elle signifie donc l’absence d’opposition de nature entre des êtres ou des types d’être, ici la vie et la mort.

L’état de mort indique d’emblée la vanité de toute représentation. En effet à travers la représentation l’homme définit des êtres, trace des différences, conçoit des oppositions, ainsi entre la vie et la mort. Certes cette représentation est source de différences (ainsi, selon l’énoncé d’Aristote, le principe de non-contradiction est la condition pour une chose de ne pas être toute chose – sans ce principe, tout serait le même). Mais elle est en même temps principe de l’abolition des différences, des singularités – différence entre tel et tel brin d’herbe, différence entre tel et tel instant. Or c’est cette abolition qui conduit l’homme à se représenter des types d’être, des natures, différant les uns des autres selon leurs principes propres – n’ayant pas alors le même principe de production et d’existence. Clément Rosset refuse en fait d’ériger les différences bâties par la représentation en principes réels.

L’état de mort semble dès lors presque devenir un synonyme du hasard originel, en cela qu’il désigne l’impossibilité pour ce que les hommes ont appelé vie de faire relief sur un autre état, la mort, qui serait le propre de l’inerte. La pensée de la mort généralisée est celle de l’impossibilité de dédoubler le réel, l’impossibilité pour celui-ci de connaître différents régimes de production. Il n’a pas fallu de nécessité transcendant le hasard originel, le chaos, pour que la vie advienne. L’état de mort désigne l’indifférence du réel. L’indifférence, c’est-à-dire le fait d’être un tout chaotique au sein duquel rien ne peut faire relief sur rien. L’indifférence, en ce sens qu’il n’est pas possible en dernière instance de donner une raison de la production de tel ou tel être, qui toujours est le résultat « d’un nombre infini de circonstances » (1). Il n’y a pas de différence de nature entre le fait que ceci soit produit, et le fait que cela soit produit. Nous pouvons peut-être supposer, en adoptant la perspective de Rosset, que la pensée humaine, permettant de concevoir une telle différence de nature, est une pensée du possible. En effet, si j’attribue une nature à un être, c’est pour expliquer que celui-ci est ainsi et pas autrement – qu’il est ceci, alors qu’il pourrait être cela. L’être que j’appelle vivant se meut ; or il pourrait ne pas se mouvoir ; s’il se meut, c’est donc qu’un principe propre l’anime. Il semble ici y avoir tautologie : je constate l’animation du vivant, sa nature est donc d’être vivant. Mais en fait il s’agit d’une fausse tautologie car ce type d’énoncé implique un détour par la pensée que tel être pourrait ne pas être ainsi. Ce détour nous fait dire : « il y a bien quelque chose qui fait que ceci n’est pas cela ». Il y a bien quelque chose qui fait que le vivant n’est pas l’inerte. C’est ce quelque chose, ajouté par le désir d’une raison des choses, ajouté pour justifier telle ou telle configuration du monde, que Rosset refuse. Cela rejoint le problème évoqué plus haut, celui de la constitution ou non, par Rosset, d’une sorte de métaphysique négative. En fait il semble bien qu’il évite cet écueil. En effet, le hasard originel, l’état de mort généralisé, sont des notions qui refusent simplement le passage par le double des possibles. Il n’y a pas de négation de l’existence, de tel ou tel être, quand Rosset nie l’existence de la vie, comme il le fait dans Logique du pire. Il y a négation des représentations que l’on peut se faire de telle ou telle être, notamment en la justifiant par un hypothétique principe d’existence. Rosset s’en tient au : « il en est ainsi », sans passer par la pensée qu’il pourrait en être autrement – pensée qui en vient à ajouter à cette simple proposition : « il en est ainsi » la clausule « parce qu’il en est ainsi » (A est A, parce qu’il est de la nature de A d’être A). Lorsque notre auteur affirme « la vie n’a pas commencé », il dénie toute réalité à l’idée de vie, non au fait que certains êtres diffèrent les uns des autres, non au fait que je doive nourrir mon chat et pas mon tapis.

L’état de mort n’est donc pas un état mortifère, où toute différence serait niée au profit d’un principe impliquant la disparition de toutes choses, choses rendues égales et indifférenciées face à la mort. Nous ne sommes pas ici face à une pensée de la mort, qui en ferait le principe d’égalisation de toutes choses, un peu comme dans les danses macabres qu’a produit en abondance les 14e et 15e siècles (danses où l’on voit le paysan, l’évêque, le roi dans un même cortège). L’état de mort est l’état d’indifférence des choses au niveau de leur production (niveau clairement désigné dans l’expression hasard originel), il est cet état où je ne peux jamais rendre raison en définitive de la venue à l’existence de tel ou tel être – comme je ne peux le faire de ma propre venue à l’existence. Echappant à l’opposition vie-mort, cet état que décrit Rosset nous mène à un niveau précédant toute représentation, celui des existants. Ce niveau est à la fois très général et maximalement singulier. Il échappe aux différences tracées dans le réel par une représentation soucieuse de justifier en nature ses distinctions, mais en même temps indique la singularité continue du réel. Cette singularité est celle du réel en tant qu’il n’est jamais enchaîné à lui-même, comme il peut l’être par exemple dans le temps stoïcien. Rosset le dit dans Logique du pire : « Une ‘nature’ ne désigne qu’un instant dans le jeu des assemblages d’éléments ; chaque instant nouveau, qui le modifie, le dénature en profondeur ». Ici nous avons affaire à une modalité temporelle de la singularité, singularité toujours présente. Le réel n’est jamais lié à ce qu’il a constitué comme nature, il est plutôt conçu comme dénaturation, autrement dit comme singularisation continue. Nous voyons ici le lien étroit de cette pensée à l’affirmation de l’absence de principe ou de raison d’être aux choses. Nous pouvons penser à Lucrèce qui dans le De natura rerum affirme, à plusieurs reprises : « sitôt qu’une chose a quitté ses limites, a changé, c’est la mort de ce qu’elle a été » (2). Le réel est pour Rosset, conformément à cet énoncé, en état de mort perpétuelle. Ici nous nous rapprochons davantage de la pensée de la mort comme disparition, disparition perpétuelle. Mais cette disparition doit alors être conçue avec son corollaire, l’apparition perpétuelle. L’état de mort est ici celui de la différence continue, qui se passe d’une référence à l’identique – et Rosset rejoint sur ce point la thématique de Différence et répétition, comme il le note lui-même. Nous pouvons désormais préciser le lien de cette pensée de la mort à la pensée tragique. L’état de mort en effet est celui de l’indifférence, de l’absence radicale de raison d’être, et sa perception amène à refuser toute justification de l’existence. Nous retrouvons alors le thème nietzschéen de l’innocence du devenir. Instaurer une opposition essentielle entre vie et mort implique en effet une sorte de mise au pas anthropocentrique du devenir, contraint censément de produire ceci plutôt que cela. Cependant cette contrainte pour Rosset est complètement factice, ne pouvant venir qu’après-coup, ne pouvant qu’être construction d’un sens à partir de ce qui n’a aucunement part au sens – à savoir le réel conçu comme simple ensemble de circonstances produisant arbitrairement tel ou tel résultat, de manière à la fois entièrement hasardeuse et entièrement nécessaire. Si l’on peut maintenir l’opposition mort-vie, c’est seulement en la singularisant, c’est-à-dire en l’appliquant de manière universelle et continue à un réel toujours singulier. L’opposition mort-vie placée à ce niveau signifie alors simplement que le réel n’est pas enchaîné à lui-même – autrement dit il est innocent, on ne peut aucune façon le traîner devant son propre tribunal (en l’accusant par exemple de telle ou telle dérogation à ses principes). Le déplacement de la notion de mort ici opéré interdit d’attribuer une essence, qui est toujours valeur ajoutée, aux délimitations opérées par l’homme dans le réel, et fait de celui-ci une disparition-apparition continue. On se trouve ici dans le cadre d’une pensée dionysiaque – Dionysos étant le dieu de la sortie des frontières ordinaires de la vie humaine, le dieu qui rompt ou efface toute limite, le dieu de l’étrange. Or Rosset, à travers sa description de l’état de mort, nous mène à la vision d’un réel toujours étrange, surprenant, luxuriant – par définition. Pour qu’il y ait de l’extraordinaire continument, il faut une sortie continue des limites de l’ordinaire, limites reposantes pour l’homme, mais toujours plus ou moins fallacieuses. Nous voyons donc que la pensée de l’état de mort amène à deux conséquences, qui sont comme deux faces d’une même pièce : d’un côté, l’indifférence du réel, l’incapacité pour un de ses états de faire relief sur les autres ; de l’autre, la différence maximale, la singularité irréductible de tout ce qui est, autrement dit le régime de l’apparition-disparition continue. Ce sont bien deux faces d’une même pièce en effet, les deux faces du chaos – du réel en tant qu’il n’est nullement enchaîné à lui-même, en lui-même, par des lois ou principes. L’état de mort n’indique alors ni un mieux ni un pire, comme dans le christianisme par exemple : ni vraie vie pour l’âme juste, ni néant pour l’âme refusant l’amour de Dieu. Il est le principe du pire pour l’homme, cet enfant du hasard et de la peine, selon le mot de Silène au roi Midas ; l’homme qui ne peut attendre du réel un sens, une justification de l’état des choses ; mais l’état de mort est aussi le principe de l’extase tragique, qui affirme tout du réel, tout ce qui est advenu et adviendra, tout ce qui est né et naîtra de manière chaotique. L’extase tragique implique donc complète acceptation de tout, mais pour cela elle doit se défaire de ce qui est le propre de l’homme : le désir d’un sens. Elle doit faire sien, incorporer le hasard originel : étant alors attention à l’irréductible diversité de ce qui advient, et en même temps attente de rien, c’est-à-dire attente de rien de déterminé – car sinon elle demanderait déjà trop de sens au réel.

On a vu le rôle que la pensée de l’état de mort généralisée jouait en regard du hasard originel, dans ce monde de l’insignifiance qui toujours précède et déborde l’homme et ses désirs. Mais on peut s’attacher à une pensée complémentaire de la mort, présente chez Rosset, pensée de la mort en tant qu’elle surgit dans la vie de l’homme. Il s’agit ici de la mort de l’individu, à laquelle celui-ci pense parfois, sans vraiment pouvoir l’imaginer, jusqu’au moment fatal, qui dépasse et concrétise à la fois les représentations passées qu’il s’en faisait. Celui-ci n’est alors pas même consolé par la pensée que rien ne se perd, tout se transforme. L’individu en mauvaise posture cherche à sauver sa peau, et la mort est alors ce qu’il faut fuir – comme l’animal qui déguerpit à la vue d’un cadavre congénère, selon l’exemple de Rosset dans Principes de sagesse et de folie. Le mourant, à bon droit, peut redouter le néant à venir, plutôt que de se réjouir à la pensée qu’il nourrira les vers, ou que les atomes le composant perdureront. Cette mort propre est-elle révélatrice de l’état de mort décrit plus haut? Si tel est le cas, en quel sens ? Dans l’Anti-Nature, Rosset insiste sur l’incommensurabilité entre la mort réelle, et les représentations que l’on s’en fait. En effet, rien n’apparaît en un sens plus normal que la mort. On peut reprendre ici les mots de Jankélévitch, cité par Rosset : « La population augmente par les naissances, diminue par les décès : nul mystère en cela, mais simplement une loi naturelle et un phénomène empirique normal ». Tout ce qui naît doit bien mourir un jour, nous dit le sens commun – « commun » prenant ici un sens fortement impersonnel. Cependant le jour de la mort n’est pas un jour quelconque. L’événement lui-même, qui s’il n’en est pas un à la surface du réel, en est un pour l’individu concerné, comme pour les proches, cet événement dénie toute la naturalité qu’on avait pu lui attribuer. Alors l’idée de nature apparaît presque comique. Censée présider à une connaissance maîtrisée du réel, censée parer au caractère malencontreux de la mort en en faisant un phénomène naturel, elle ne peut défaire l’événement de ce caractère – il y a décalage radical entre le désir exprimé dans l’idée, entre la persistance de ce désir, et l’inéluctabilité imprévisible du réel. Le comique réside alors justement dans ce décalage, la mort étant le phénomène le plus attendu, le plus préparé par l’espèce humaine, mais aussi celui qui arrive toujours contre toute attente. Comment lier ce constat avec ce que nous avons dit plus haut ? En un sens la mort ne peut faire relief, en tant qu’événement s’ajoutant à la somme des événements, dans le réel – ceci en conformité avec la thèse d’un état de mort. Mais en un autre sens, du point de vue de l’homme, elle est aussi ce qui le ramène à la simplicité du réel. L’intérêt pour Rosset n’est pas tant ici de s’attacher au fait que tel ou tel être disparaisse, il n’y a pas de vérité à trouver dans la perte d’un être cher, ou dans l’idée de sa propre mort. Il s’agit plutôt de signaler le caractère inéluctable et imprévisible de l’événement – événement qui de toutes façons arrive, mais aussi le fait de n’importe quel façon. La mort indique le hasard originel, que l’humanité recouvre sans cesse de doubles. Son rôle paradigmatique ne tient pas au fait qu’il y ait disparition, mais bien plutôt à celui-ci qu’elle est l’apparition, le surgissement par excellence.

On peut mieux comprendre pourquoi la mort est dotée d’un effet de réel considérable – échappant à toute représentation, mais n’en étant pas moins là. La penser comme telle ne relève pas d’une tendance morbide. D’abord il faut noter que chez Rosset, ce n’est pas le seul cas indiquant cette simplicité du réel, irréductible à la représentation ; le désir en est un autre. On cherche plutôt à éviter que le double, la représentation, s’autonomisent de manière à apparaître comme adéquats au réel – ce qui est le plus grand risque pour une pensée s’attachant seulement et strictement au réel. Le cas de la mort a donc avant tout l’intérêt d’un panneau d’indication – faisant signe non pas tant vers la fin à venir de l’individu, que vers la disparition-apparition perpétuelle qui est le propre du réel, en-deça de nos représentations quotidiennes. Rosset nous l’indique dans le Traité de l’idiotie, où la mort réelle est présentée comme ce qui suscite la représentation panique, celle qui advient en même temps que le réel qu’elle représente. Ici encore elle est ce qui défait toute attente, et toute représentation – la mort étant ce moment où l’on a plus le temps de penser à quoi que ce soit, pas même à sa mort (page 141). Elle est donc cet événement qui nous mène à la simplicité radicale du réel – impliquant la perte du réseau des significations que l’on avait tissé sur le réel, par exemple dans l’opposition vie-mort, dont les termes se compenseraient naturellement.

Cependant il nous faut ici préciser ce qu’implique la pensée de l’état de mort comme disparition-apparition perpétuelle. En effet l’apparition suivant toujours la disparition n’est aucunement vouée à rassurer l’être humain épouvanté par l’anéantissement. C’est pourquoi Clément Rosset insiste tant sur le caractère cauchemardesque, désolé, brut du réel. Celui-ci n’a aucune part à ce que l’homme peut attendre, et sa découverte ne peut qu’impliquer une perdition, une sape radicale de toute assise, de tout repère, de toute signification – état de perdition comparable à celui d’un navire en mer, n’ayant même plus connaissance de l’existence d’un port d’attache. La présentation nue du réel amène donc un dévoilement, mais ce dévoilement dévoile un rien, que désigne l’expression d’état de mort. Nous sommes dès lors possesseurs d’un savoir étrange, qui ne relève aucunement de la démonstration. Il tient bien plutôt de la simple monstration – d’où l’intérêt de l’analogie avec l’état de mort limité, vécu par le personnage d’une nouvelle de Maupassant, personnage naufragé de l’espace et du temps (3). Il n’y a donc chez Rosset ni optimisme, ni pessimisme, mais un sentiment qui précède tout cela – sentiment de la perdition qui a pour contrepartie l’attente de rien que nous avons déjà évoquée. Ce rien se trouve visé par une autre approche de l’état de mort, présente dans le Traité de l’idiotie. Dans cet ouvrage, Rosset nous dit en effet qu’en un sens, tout est déjà mort. Tout est déjà mort, voilà la conclusion d’une pensée attachée non seulement à notre propre mort, mais aussi à celle de la mort de tout ce que nous aimons et connaissons. Le savoir de ma propre mort s’étend à ce qui n’est pas moi, à ce qui est censé me survivre. Il n’y a pas ici compensation de ma perte, pour autant qu’une telle compensation soit possible, par une quelconque éternité – telle l’éternité des atomes chez Lucrèce. Tout ce que je connais ou aime, tout cela qui peut me survivre, est destiné à la mort et à l’oubli – et c’est ce moment de l’oubli radical que s’attache à penser Rosset. Il nous mène ici à une pensée forte de la mort, à travers la pensée de l’oubli. « La mort n’est pas seulement la fin de la chose ; elle est aussi et surtout son annulation » ; « il n’y aura, tôt ou tard, aucune différence entre ‘ceci s’est passé’ et ‘ceci ne s’est pas passé’ ». Le réel n’ayant aucune part à ce que l’homme peut s’en représenter, il est aussi sans mémoire, rien en lui ne subsiste suffisamment pour que l’on puisse en donner un sens. Cette pensée de l’oubli est encore celle de la disparition-apparition continue, qui implique l’impossibilité radicale du passé. La question de Rosset est alors : comment vivre en conscience de ce savoir ?

Nous pouvons développer la solution que Rosset donne à ce problème, en guise de conclusion. Cette solution comporte deux aspects, complémentaires : l’allégresse et le rire tragique. L’homme conscient de la mort de toute chose, du caractère oublieux du réel, peut vivre avec ce savoir, grâce au sentiment de l’allégresse (4). Rosset définit celle-ci comme le simple amour du réel, amour de tout ce qui advient, liée à l’attente de rien. En effet cet amour ne s’attache à rien de déterminé, il n’est ni amour de la vie, ni amour de soi ou d’un autre. Il est affirmation indéterminée, affirmation du fait ontologique : amour du fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien – même si de ce quelque chose on ne peut rien dire, même si en lui on ne peut rien déterminer, à quoi l’on pourrait s’attacher. Il semble alors que cette pratique du pire, qui embrasse tout, implique deux niveaux. Le premier est celui de l’indéterminé, du fait ontologique, qui est l’objet propre de l’allégresse. Le second niveau serait celui de l’allégresse particularisée : allégresse liée à un objet déterminé, par exemple un opéra de Mozart. Cette allégresse particulière nous semble devoir être affirmée, à moins d’être sapée entièrement par la pensée du déjà-mort total. L’emprise totalitaire de cette pensée nous mènerait en effet à rejeter toute existence particulière, toute joie liée à un objet particulier. Nous retrouvons ici le danger évoqué plus haut : celui d’une métaphysique purement négatrice, dotée d’une morale digne de l’Ecclésiaste. Cet écueil semble pouvoir être évité par une discipline de la légèreté, acceptant et supportant une tension quasi-maximale : tension entre la conscience du déjà-mort et l’amour de tel ou tel objet. L’amour particularisé est alors amour léger, affirmant son objet tout en en restant distancié par un savoir épouvantable – le savoir de l’état de mort. Cet amour est l’amour tragique par excellence, puisqu’il embrasse l’inembrassable, ce qui déjà s’est échappé dans la mort et l’oubli. Légèreté et tragique définissent alors une éthique du pire. Ils se retrouvent aussi dans le ‘rire exterminateur’ (5), rire qui éclate face au pur et simple anéantissement d’une chose. Ce rire est un rire insensé, rire adhérant tellement à la pensée de l’état de mort, de l’absence de tout fondement, qu’il se fait lui-même monstration de cette absence. Rire du fou, qui choisit de rire quand tout le monde pleure, rire affirmateur qui imite le réel chaotique. Il faut se rappeler que selon notre auteur, la pensée tragique admet deux sortes de héros : celui qui affirme tout, et celui qui nie tout, jusqu’à pouvoir se donner la mort. Le rire exterminateur sauve en quelque sorte celui qui en vient, de manière somme toute insensée, à faire du réel une fête continue, plutôt qu’un fardeau insoutenable. Cependant il n’y a pas ici optimisme forcené : celui qui affirme tout fête son fardeau, comme tel. La limite reste toujours ténue alors, entre affirmation et négation totales. Celui qui danse avec son fardeau risque bien de tomber avant le marcheur patient et courbé. Nous voyons que Rosset se situe sans cesse à la limite : limite du soutenable, dans l’amour tragique, et limite du sens, dans le rire exterminateur et l’affirmation du hasard. En tout cas, prônant allégresse et rire tragique, il affirme pratiquement sa pensée du hasard originel, anti-concept qui toujours agit en creux et indique ainsi le silence premier de l’être – autrement dit, l’impensable du réel, qu’il s’agit d’accepter joyeusement.


1 . Cf. L’Anti-Nature, page 49.

2 . Ainsi aux vers 670-671 du livre I.

3 . Page 99 de Logique du pire.

4 . Cf. notamment Le Réel. Traité de l’idiotie.

5 . Logique du Pire, page 171.

23/05/2006

Le détour, le creux et l’évidence (par Virginie)

ENS-Ulm avril 2006
Le détour, le creux et l’évidence chez C. Rosset



La pensée rossétienne semble n’avoir pas de positivité. C’est d’autant plus problématique que, par définition, tout texte est empreint de sa propre particularité. Mais de fait, il est frappant de voir à quel point C. Rosset s’attache, au lieu, ou plutôt avant, de parler en son nom, à la critique de ses prédécesseurs et collègues. Comme si lui-même ne faisait qu’emprunter à d’autres la matière et l’occasion pour exercer une pensée polémique, pas toujours de bonne foi, envers des auteurs qu’elle semble parfois « expédier ». Ces ouvrages, en particulier Le réel et son double et L’objet singulier, montrent un foisonnement de références où se mêlent les époques, les traditions et les sujets. La saisie intuitive de la logique de cette œuvre est alors pour le moins malaisée, sans parler de la possibilité de la commenter sans lui porter tort. C’est la raison pour laquelle il convient de revenir au simple niveau de la compréhension, et de tenter tout d’abord de dégager quelques traits saillants de la pensée rossétienne, en espérant pouvoir faire droit par là à une philosophie particulièrement originale et efficace par son pouvoir déconcertant.
L’une des caractéristiques semble-t-il principales de la pensée de C. Rosset est sa désarmante simplicité, face à une tradition philosophique qui procède plutôt selon un schéma expansif. Cette dernière se confronte aux problèmes en y appliquant ou en créant pour eux une structure rationnelle et un dispositif conceptuel. Là où elle entrevoit un obstacle à la pensée, elle répond par la refonte et l’élargissement des ses propres outils, créant par là positivement de la matière, des objets philosophiques. Si l’on devait définir en gros la position rossétienne face à la tradition métaphysique, on pourrait dire que celle-ci est conçue comme un effort pour conceptualiser l’être en englobant le réel sensible, qui par son aspect imprévisible et protéiforme est toujours en partie inintelligible et donc marqué par un défaut d’être. La métaphysique rassure, en ceci qu’elle est une pensée créative et efficace, comblant le vide gênant de l’aporie intellectuelle face au réel.
C’est face à cette tradition que C. Rosset donne le sentiment de parler pour ne rien dire. Car sa pensée n’entend pas dépasser cette aporie première du réel dans sa singularité, ce qui tend à la faire apparaître comme exclusivement négatrice, déconstruisant toute tentative de justifier le réel, sans fournir d’alternative en échange. Mais avant d’imputer à son auteur une telle mauvaise foi, de dénoncer un philosophe certes éminemment critique, il nous faut essayer de comprendre cette critique comme une méthode bien particulière. Car ce que Rosset dit effectivement du réel, et ce n’est pas une moindre difficulté que de saisir cette effectivité, fait fond justement sur une critique radicale de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une position métaphysique. Cette radicalité critique fonde alors un détour par une négativité qui se révèle, dans la pauvreté même de ce qu’elle produit à son compte, extraordinairement féconde. Mais ce résultat n’est pas porté par les mots, il est bien plutôt révélé en creux sous ce que le discours dénonce. La construction intellectuelle rossétienne est fondamentalement une déconstruction, nécessaire au jaillissement du réel. Tout ce qui se dit de lui concerne ce qu’il n’est pas et par la suite, débouche sur ce qui se situe déjà en aval de lui : l’allégresse, autrement dit non pas le réel lui-même mais le réel tel qu’il agit sur nous, ses conséquences éthiques.
Deux exigences s’imposent alors : tout d’abord définir cette méthode du détour et souligner l’importance du gain théorique qu’elle permet, au-delà d’un simple rapport polémique au reste de la pensée philosophique. Mais dès lors il faudra essayer aussi de saisir comment cette pensée s’articule à celle de ses prédécesseurs et autres interlocuteurs. Comment placer C. Rosset au sein d’une tradition, notamment métaphysique ? Sa propre pensée semble représenter l’autre total de la métaphysique, mais comment s’explique alors le fait que le rapport critique à d’autres œuvres ne soit pas seulement un préalable à l’établissement de ses propres positions, mais au contraire soit un motif récurrent dans nombre d’ouvrages ? Si l’on garde à l’esprit l’importance de la part critique de l’œuvre de Rosset, et qu’on la considère comme un point structurant, sa pensée peut apparaître aussi comme une sorte de discours sur l’être à rebours, conservant un point de contact permanent avec la tradition ainsi que des thèmes et des questions usuelles que l’on ne peut évacuer, comme le rôle de l’intellect et du langage, le problème méthodologique de la création et l’utilisation du concept, , et des positions comme le scepticisme ou le matérialisme. La question est alors celle de la portée du double : est-il envisagé seulement de façon critique ou bien également selon un versant positif ? Dans tous les cas, quelle est la fécondité du double et son statut dans la philosophie de C. Rosset ?



La pensée rossétienne est critique ne serait-ce que, tout d’abord, par la place que celle-ci tient dans l’économie de ses ouvrages. Le réel et son double par exemple est entièrement bâti sur une triple critique de ce que Rosset nomme l’illusion, en l’espèce oraculaire, métaphysique et psychologique. Il y présente et développe les différents types de duplication repris ensuite dans Le réel, traité de l’idiotie. L’auteur analyse tout d’abord l’illusion oraculaire, qui correspond dans le deuxième ouvrage à la fonction pratique de mise à l’écart d’un évènement possible mais non souhaité, processus voué à l’échec. Car cette illusion a pour effet de scinder le réel dans son effectivité en deux pôles, celui qui est annoncé et celui que l’on voudrait lui substituer, faisant croire qu’il est possible d’échanger deux possibilités chargées en puissance du même quotient d’être. Or c’est une thèse constante de Rosset que d’affirmer le caractère toujours fictif du double. Loin d’y voir, comme le fait l’illusion métaphysique, l’évènement le plus riche ontologiquement et donnant son sens au réel fluctuant (c’est là la deuxième forme d’illusion analysée, aux conséquences épistémiques), lui souligne constamment son aspect par définition illusoire, mais qui a, malheureusement pour nous ou pas, comme nous le verrons, ses racines dans le fonctionnement même de la psychologie humaine où elle opère un dédoublement fantasmatique entre le sujet et ce qui l’entoure (troisième forme de l’illusion dégagée dans le premier ouvrage et confirmée dans le second) . La duplication, qui est une réalité de fait, tend aussi toujours à se constituer comme déni de droit de la spécificité et de la singularité du réel. C’est là l’horizon principal de la philosophie de Rosset, qui exerce son activité critique contre ce penchant inévitable et cette perversion du double.
A ce stade, on est encore tenté de ne voir là qu’une position strictement polémique, voire pamphlétaire. Dans une attitude proche de celle de Molière moquant les précieuses de salon, exemple qui est d’ailleurs utilisé par Rosset, celui-ci dénoncerait ceux de ses collègues philosophes qui, traditionnellement, porteraient l’art du chichi jusque dans des sphères intellectuelles se coupant toujours plus de la réalité, même pour la systématiser. Certes quelques-uns des exemples livrés par l’auteur sont déconcertants dans leur rapidité à stigmatiser telle ou telle pensée. Mais ce serait être cette fois-ci injuste envers Rosset que d’en faire un penseur animé d’une telle volonté revancharde. Il faut ici considérer son style éminemment critique selon un angle quelque peu différent. On peut proposer, pour essayer d’en rendre raison, de prendre en compte davantage l’abondance des procédés critiques. En effet, cela permet tout d’abord au passage de fournir une explication, qui vaut ce qu’elle vaut, non pas d’une éventuelle lacune dans la rigueur du traitement des références, mais d’une inévitable variabilité dans l’attention portée aux différents interlocuteurs, selon leur importance dans le propos ; mais surtout de pointer vers une possible utilisation méthodique de la critique. On l’a déjà vu, le développement des mauvais doubles dans Le réel et son double et Le traité de l’idiotie obéit à une logique interne similaire dans les deux ouvrages, qui justifie à la fois la structure dupliquée de notre rapport au réel et la critique de ce rapport.
Mais c’est surtout dans L’objet singulier que cette méthode apparaît saisissable. En effet le détour critique y est utilisé de trois manières différentes et complémentaires. Comme dans les deux ouvrages précédents, Rosset opère un « Retour sur la question du double ». La critique se retrouve donc en premier lieu dans l’examen positif d’une notion considérée comme potentiellement négative (mais pas seulement). Le deuxième chapitre tire les conséquences du premier, cette fois en argumentant sur les conséquences pernicieuses du double et en révélant leur faiblesse conceptuelle : quand le double s’autonomise par rapport au sentiment du réel d’autant plus indescriptible qu’il est plus intense, il outrepasse ses droits. Ainsi du cas de la peur, qu’on analyse communément comme une « crainte à l’égard d’un objet irréel » donnant lieu à « un doute […] quant aux objets réels eux-mêmes ». Le propos de Rosset est alors de montrer que cette analyse n’est pas totalement juste, en ce que la duplication qui en est la base tend à porter sur un au-delà du réel, c’est à dire que la manifestation de la terreur au sein du réel trouverait sa source en-dehors de celui-ci. Mais comme le remarque l’auteur, en tant « qu’il est pure étrangeté, […] aucun objet réel n’est susceptible de devenir terrifiant par son entremise. ». Ce même schéma est repris pour démontrer les abus du double dans le cas du désir, de l’objet cinématographique, et musical. Mais la portée critique ne s’en tient pas là, elle supporte une troisième étape. Sur la présentation du concept négatif et son examen argumentatif, se greffe en effet un « remplissage » de la notion d’après une analyse du double respectant la primauté et la singularité du réel. Ainsi, dans le cas de l’objet terrifiant, la peur ne provient pas de la vision confuse d’un irréel mettant en péril la réalité, mais bien d’une duplication dans l’irréalité face à un réel qui terrorise par sa singularité implacable : « La première crainte n’est qu’une anticipation de la seconde, qu’elle s’efforce de différer et de conjurer en éprouvant sur le mode fantomal une terreur qu’elle préfère ne pas éprouver sur le mode réel. Une terreur pour rire, qui dispense à terme d’avoir peur pour de bon. » (p. 40). Le double joue bien ici son rôle c’est-à-dire pointer en négatif vers le réel, mais sans altérer pour autant le réel en tant qu’indicible qui en est la vraie source. Cette série d’exemples structurant l’ensemble de l’ouvrage peut alors être un signe de la portée systématiquement critique de l’œuvre de Rosset : celle-ci n’est pas simplement polémique mais utilise le détour critique comme une stratégie, ce qui tient à la particularité de ce qui est représenté, le réel, qui est radicalement inidentifiable.
Ce trait particulier de la philosophie rossétienne est à mettre en rapport avec l’utilisation qui y est faite du concept philosophique : celui-ci opère avant tout en négatif, au sein du moment critique, afin de faire surgir, en creux, une réalité elle-même indicible. Du coup, les concepts proprement rossétiens ne sont que rares (les plus importants étant le réel et la tautologie) et en apparence pauvres (témoin sa conception du réel). Mais dans la majorité des cas, le concept entre dans ce rapport critique à la philosophie des prédécesseurs, en tant qu’il en est le résultat, le double produit pour expliquer le réel et qui, échouant face à l’ineffabilité de celui-ci, en vient à se poser comme « plus réel que le réel ».Tel est le cas par exemple de l’Idée platonicienne telle qu’elle est présentée dans Le réel et son double. Pensée métaphysique du double, elle se présente comme candidate possible à une explication en règle du réel, d’autant plus qu’elle semble d’abord elle aussi occuper une position critique concernant la duplication : les choses sensibles ne peuvent pas plus se dupliquer elles-mêmes, que répéter l’Idée qui leur tient lieu de fondement. Mais Rosset en tire en réalité la conclusion que cette pensée du double aboutit à l’inverse de son point de départ. Voulant rendre compte du réel, elle ne fait qu’enrichir le ciel des idées philosophiques d’une fiction de plus, qui fait paradoxalement concurrence au réel (p. 57). Le double n’aurait donc forcément qu’une utilité négative, car c’est justement quand, dans sa confrontation au réel, il prend le pas sur lui qu’il s’en éloigne le plus et le trahit. Autrement dit, penser revient certes toujours à dédoubler, mais cela ne prend sa valeur que si cette attitude est elle-même intrinsèquement critique, la réalité ne pouvant être justifiée qu’au moyen d’un détour sur ce qu’elle n’est pas, détour inévitable puisque tout effort pour penser le singulier revient à en produire un double. Le double doit soupçonner non son rapport à la réalité, ce qui rend possible de faire tomber la faute du côté des choses, mais sa propre méthode. On voit donc que la critique rossétienne n’est ni ad hoc, ni même simplement systématique, mais structurelle : elle débouche sur l’utilisation du double en tant qu’il est conscient de ce qu’il n’est pas. Son terrain privilégié est cependant celui de pensées ayant accompli une partie du chemin, soit comme Platon en montrant le divorce entre le réel et son double, soit comme Hegel (p.67 ss.) en intuitionnant que c’est par un retour vers la sphère du réel que le double réussit . Mais là encore la méthode n’est pas correcte : Hegel présuppose lui aussi une certaine « extra-réalité » existant comme telle et dont il tente de remplir les choses, de force, comme si le réel attendait de l’idée qu’elle retourne vers lui, mais en lui apportant un surplus d’être. Là encore la négation est insuffisante en tant qu’elle porte simplement sur un moment du détour. Le critère de réussite est finalement simple : si la pensée débouche sur un réel « encore plus réel », auquel s’ajoute une quelconque dimension, il est dénaturé. C’est pourquoi la philosophie rossétienne est si sèche et si sibylline lorsqu’elle parle en son propre nom. Elle ne cesse de « tailler dans le vif », ramenant à l’énoncé « le réel est le réel ».
La question se pose donc de la fécondité de ce détour négatif. Il semble bien qu’il ne révèle en creux rien d’autre qu’une réalité incommensurable et indicible. On déboucherait alors sur une position radicalement matérialiste, en ce que seule la réalité concrète et sensible est affirmée, ou plutôt même sur un scepticisme, puisque ceci rendrait impossible toute saisie du réel en tant que tel. La philosophie rossétienne n’aurait alors qu’une valeur provisoire, elle enjoindrait au bout du compte à se taire, niant toute légitimité autre que déconstructrice à un intellect qui sombrerait ensuite définitivement dans sa propre négation. Là encore, ce serait faire du travail de Rosset un nihilisme acharné et outrancier. Or lui-même critique cette attitude, dans les « Remarques sur le pouvoir » (Le philosophe et ses sortilèges) : dans le cadre d’une critique d’une conception entièrement dénonciatrice du pouvoir, il écrit « Car rien de positif ne ressort du négatif en tant que tel : quand on aura achevé de dresser la liste des choses mauvaises, on n’aura pas encore commencé à dire un seul mot en faveur des choses bonnes. ». Y a-t-il alors chez Rosset une perspective positive sur le réel ? Car il est vrai que la définition en creux de l’idiotie du réel court le risque de se vider entièrement face à la trop grande « simplicité » de ce qu’elle énonce. Reste donc, pour sauver la fécondité du détour, à réfléchir sur le pourquoi de cette indicibilité du réel et sur les conditions de la duplication. Il faudra alors en passer par l’examen du bon double et une attention au langage même qui le véhicule. La question devient alors celle de la marge de manœuvre permise par le double pour opérer un retour sur le réel. Autrement dit, quelle est la faille, dans la règle tautologique qui régit la réalité, où le langage, le bon double, peut s’engager pour dire effectivement cette réalité ? Quelle positivité se dégage des concepts de réel et de tautologie ?



Si l’on donne voix à l’objection de nihilisme adressée à la philosophie rossétienne, celle-ci apparaît comme une anti-métaphysique radicale. Prenant une position strictement inverse, il s’agirait de brandir une conception matérialiste du réel pour s’opposer aux fictions intellectuelles de la métaphysique. Mais, outre que cela ne fait pas droit à la place prépondérante dans son oeuvre des diverses ontologies traditionnelles, même si Rosset les examine toujours d’un œil critique, cela entre en contradiction avec la description que l’auteur donne du matérialisme (L’objet singulier, chapitre « Amertume et modernité ») : étant lui-même en compétition avec une explication métaphysique du réel, le matérialisme en reprend le principal défaut, à savoir qu’en disant qu’il n’y a que le réel, il insiste sur le « que », posant la réalité dans une situation d’incomplétude irrémédiable. Autrement dit, le matérialisme comme philosophie du réel refuse paradoxalement ce que Rosset nomme la « paternité » de ce réel. Toute autre est l’affirmation rossétienne que du réel, on ne peut rien dire. Qu’en est-il alors du deuxième écueil, celui du scepticisme ? On peut déjà soupçonner que ce n’est pas la position de Rosset, dans la mesure où le scepticisme est lui aussi une philosophie du manque, dans son acception la plus radicale : non seulement on ne peut rien connaître de l’au-delà, mais rien non plus du réel lui-même. La difficulté est donc de faire la part chez Rosset à une vraie pensée, dans laquelle l’intellect joue bien un rôle, tout en articulant cela à la négativité structurelle du rapport au réel. C’est-à-dire qu’il y a bien là une « position d’intelligence » face à la singularité du réel, mais elle est profondément déterminée par cette méthode du détour et du creux qui accède ainsi au rang de méthode épistémique. La négativité, traversant toutes les couches de la réalité, tant le rapport au réel comme tel que considéré comme objet de connaissance, assure ainsi la cohérence de toute l’œuvre de Rosset, dans laquelle peut se dégager une positivité propre. C’est dire que, de part en part, son travail revient sur le double, le mauvais qui est dénoncé, et le bon qui, par le détour lui aussi, accède au réel. Le premier indice de cette positivité est donc cette répétition incessante du geste du détour, qui fait finalement surgir le réel grâce à l’usage du bon double.
Comment la duplication du réel fait droit à celui-ci, au lieu de se contenter de montrer qu’il n’est rien de ce qu’on dit de lui ? La réponse se trouve dans l’utilisation par Rosset de la notion de tautologie, deuxième concept primordial et en même temps d’un laconisme vertigineux. La tautologie au sens rossétien est l’expression la plus complète de la loi du réel : « A est A ». C’est ainsi qu’elle s’énonce comme un état de choses, mais identifiable par le langage. Le problème est alors le suivant : comment cet énoncé peut-il avoir un sens ? En effet le rapport d’identité qu’il suggère est si étroit, si serré, que la proposition semble, au moment où elle s’énonce, se vider de tout contenu. Comme cela était à craindre, le double ne résiste pas à la force tautologique du réel qui l’asservit et anéantit sa puissance d’expression. Le double est en quelque sorte « phagocyté » par le réel identique à lui-même. Au sein de cette tautologie permanente, il n’y a pas de place pour un langage expressif, qui se résume alors à répéter : ceci est ceci, la table est la table, etc… Rosset semble commencer par éviter de se confronter à cette aporie, présentée dans Le démon de la tautologie, p.40 ss. Au lieu d’étudier le fonctionnement linguistique de la tautologie elle-même, il la remplace par des formes moins directes, la métaphore et la synecdoque. En cela son analyse est très traditionnelle, et fait fond sur la conception littéraire de la métaphore comme procédé de style qui, mot à mot, « porte ailleurs » le discours et nomme une chose par une autre. La métaphore cadre ainsi tout à fait avec l’analyse rossétienne en ce qu’elle constitue un détour depuis son objet, qui le fait apparaître en creux grâce à un léger changement de perspective, un saut de côté laissant libre la place pour l’objet singulier. Mais la métaphore ne peut être considérée comme le modèle par excellence de la production du double. Car elle aussi tend à se présenter comme un enrichissement du réel, une production de réalité au titre de valeur ajoutée. Autrement dit, on court toujours le risque avec la métaphore de la voir s’autonomiser et se poser finalement en concurrente au réel qu’elle est censée servir et dont elle émane. C’est pourquoi Rosset s’affirme pour une utilisation tautologique de la métaphore, cette fois-ci en accord avec la loi du réel. Elle n’est ainsi pas une production de réel mais un « effet de réel », une sorte de perspective sur lui, qui ne recrée pas plus qu’elle ne complète la réalité, mais le redécouvre sans cesse à partir de lui-même comme singularité par des moyens toujours remis à neuf (p. 43).
Dans cette conception du langage comme détour, la répétition joue un très grand rôle. C’est semble-t-il par un geste réitéré d’expression métaphorique du réel que l’on est susceptible de dévoiler chaque fois un petit coin de la réalité, par un détour langagier laissant surgir un aspect du singulier. Dans cette perspective, il serait intéressant de comparer la conception rossétienne du discours et la tradition phénoménologique et herméneutique telle qu’elle est initiée par Husserl dans les Recherches logiques. Mais on se heurte alors à un problème d’interprétation majeur. Car si les pages 40 à 52 du Démon de la tautologie constituent un passage suffisamment explicite pour dégager une conception rossétienne du langage, à l’inverse de beaucoup d’autres passages, aucune référence n’y est faite à une quelconque inspiration dans une autre pensée. L’absence de toute référence est problématique en ce qu’elle laisse penser qu’il s’agit bien là d’un apport théorique positif, mais fonctionnant de façon autonome. Il n’est donc pas évident que soit autorisé le moindre rapprochement avec un autre auteur. Néanmoins celui-ci peut sembler éclairant. Dans les Recherches logiques I et II, Husserl présente la signification comme une reformulation perpétuelle, au sein du langage, d’un objet chargé d’une certaine idéalité (qui n’est pas une transcendance, mais qui lui confère autonomie et vérité en soi). Tout acte de langage se présente donc comme une interprétation visant un objet dans son idéalité à travers une « donation de sens ». Les expression concrètes ne doublent pas la chose, et celle-ci perd toujours de son idéalité lorsqu’elle est formulée, mais n’étant pas transcendante elle ne peut être définie en-dehors de son énonciation par un jugement, même purement théorique. L’idéalité est indépendante de ses expressions mais elle ne peut se manifester que par elles, elle tient à la forme de la subjectivité en général. Les différences sont grandes avec Rosset pour qui le réel est plutôt en deçà de toute subjectivité, et dont la puissance d’expression est immédiate, mais chez lui aussi ce réel manifeste sa singularité pour une conscience, quitte à se révéler cru et indigeste. Chez Rosset, c’est cette singularité du réel qui peut valoir comme la présupposition d’une interprétation que le langage tend sans cesse à élucider par reformulations successives et changements d’angle. Mais de même que chez Husserl, l’expression n’atteint jamais totalement la chose, qui par essence est trop hétérogène (c’est-à-dire ici singulière) à ce qui est dit d’elle. Le langage a donc partie liée avec la structure tautologique du monde, à laquelle il est la voie d’accès, mais étant lui-même partie du réel, il reste dans un rapport de soumission à cette tautologie du réel.
De fait, la force et l’originalité de la pensée rossétienne est de trouver son fondement dans la tautologie comme « modèle de toute vérité ». Certes le discours philosophique ne peut pas être de la forme tautologique « A est A », ce qui serait le degré zéro du détour, le langage se trouvant alors vidé de sa substance. Mais la tautologie détermine le régime le plus direct de détour, en tant que tout énoncé doit tendre vers la forme « A n’est autre que A ». A partir de ce postulat-modèle, le détour est fondé comme un léger écart, ramenant vers la simple re-énonciation de la chose, mais s’autorisant d’une distance minimale, nécessaire pour dire « A n’est autre que A ». L’expression « démon de la tautologie » intervient comme un concept où se mêlent le geste répétitif, le détour et la singularité principielle du réel. Le critère de réussite de ce « détour tautologique » est alors l’évidence, l’immédiateté infra-linguistique sous la couleur de laquelle le réel se montre, et fonde une utilité critique de la tautologie pour dénoncer toute pensée contournant l’évidence insupportable au moyen d’un faux double. Le réel mis au jour par le détour critique cesse ainsi d’apparaître toujours comme le point aveugle du langage, puisque celui-ci, quand il est de forme tautologique, l’exprime certes indirectement mais néanmoins au plus près. Le détour reste donc toujours un détour. Il ne saisit jamais directement le réel. Mais la duplication est ici ramenée au cœur du rapport à la réalité.
C’est ainsi que se comprend alors le statut de la métaphysique : celle-ci apparaît alors comme une tentative ratée de saisie du réel, mais aussi comme véritable adversaire, puisqu’elle fonctionne sur le faux double et la pseudo-tautologie. Ce n’est pas seulement un contrepoint ponctuel : la pensée rossétienne se présentant comme une philosophie perpétuellement critique, répétant inlassablement celle-ci, elle entraîne inévitablement son adversaire avec elle. Le travail de Rosset est bien l’autre radical de la métaphysique, mais il ne peut pas non plus s’en passer. N’évacuant jamais son autre, elle représente moins une anti-métaphysique qu’une ontologie négative. Ce terme a de plus l’avantage d’être utilisé par Rosset dans L’objet singulier, chapitre 1, p.28-29 : « La pensée du double, à en mener l’analyse jusqu’à son terme, aboutit ainsi à la pensée d’une ontologie en laquelle se résume finalement la recherche philosophique que nous avons entreprise. Ontologie du réel dont la particularité est de ne prendre appui ni sur la pensée de son « être » ni sur celle de son « unité », mais sur la considération de sa seule singularité. Appui qui peut certes apparaître comme à jamais douteux, puisque la considération sur laquelle se fonde semblable ontologie est obscure en son principe : considération d’un réel qui, en tant que singulier, ne saurait jamais être vu ni décrit. Il n’y a rien à répondre à cette objection, et on doit au contraire en confirmer sans cesse le bien-fondé. L’ontologie du réel est une « ontologie négative », comparable aux systèmes que l’histoire de la philosophie a reconnus comme « théologies négatives », tels que ceux de Denys l’Aréopagite, de Maître Eckhart et Nicolas de Cues, dont elle ne diffère en somme que par cette circonstance qu’elle applique au réel les attributs que les théologiens négatifs ont coutume d’attribuer à Dieu. ». Ceci en rupture évidente avec l’ontologie dite classique qui introduit des degrés hiérarchisés de réel, et par conséquent une différence de quotient de réalité au sein du réel lui-même.


La philosophie rossétienne est donc bien une pensée du détour critique, à tous les niveaux. Loin de se contenter d’un rapport polémique à la tradition, l’examen constant des thèses extérieures est l’occasion et la matière au surgissement d’une pensée complexe du réel comme ce qui reste toujours inaccessible à l’analyse. Ce réel indicible vaut certes comme un critère d’appréciation efficace à l’encontre des théories ontologiques ou métaphysiques, qui tendent le plus souvent à insérer le réel dans un système plus vaste, sans le ressaisir dans sa spécificité, mais surtout, ce qui est plus grave, à lui ôter toute valeur justement parce qu’il est le plus immédiat. Cependant, si Rosset parvient souvent à « élaguer » les conceptions du réel pour en revenir à son noyau le plus pur, le danger réside en ce que, arrivé à ce stade, le langage de la philosophie semble n’avoir plus lieu. Il se pourrait que le travail de Rosset consiste en une sorte de « surplomb » méthodologique passant par le détour négatif, pour montrer en creux tout ce que le réel n’est pas. Face à la philosophie en expansion, il s’agirait là d’une pensée contenant sa propre limite, en forme d’entonnoir, prenant idéalement fin lorsque toutes les illusions du double sont anéanties, et débouchant sur un mutisme complet , un rapport immédiat au réel. Certes l’horizon de Rosset reste l’allégresse, cette pensée sans arrière pensée tout entière insérée dans le réel qui n’a pas de double, quoi qu’il advienne. Mais il semble bien par ailleurs que l’auteur s’attache également, par le détour évidemment, à « remplir » les représentations avec l’épaisseur du réel qu’elles masquent ordinairement. Et c’est bien le double lui-même, véhiculé par le langage, qui permet cela. Le double peut donc, en obéissant à la même règle tautologique que le réel, s’en faire l’instrument et le lieu d’apparition. En ce cas, l’écriture et la pensée ont bien un vrai rôle à jouer, qui constitue un préalable logique pour une philosophie dont se dégage surtout une réflexion éthique.

21/02/2006

Théologie du camembert

A est A
Théologie du camembert



"...voilà du camembert."

..."Tout est dit dès lors et il n'y a rien à ajouter ".

Clément Rosset, L'objet singulier

J'ai reconnu ce que c'était, surtout ce que ce n'était pas. Je l'ai donc nommé. Mais qu'ai-je nommé?

"On a la théologie qu'on peut" (Vincent Descombes à C.R., à ce sujet)