19/02/2006

Contestation et résignation chez Clément Rosset

Que l'on me pardonne l'aspect quelque peu caricatural des propos de philosophie politique présents dans le texte. Mon propos n'étant justement pas politique, il va de soi que mes références ne peuvent être qu'allusives et grossières. Qu'on s'abstienne également de m'attribuer l'intégralité de la pensée ici livrée, il s'agit avant tout d'une réflexion sur Clément Rosset plutôt qu'une position personnelle.


Ce qui existe est soit vu, perçu comme classique, rétrograde, conservateur, voire réactionnaire, soit comme avant-gardiste, révolutionnaire, subversif, sacrilège. Le romantique, l’homme moderne ou le traditionaliste ne rêvent pas tant d’un autre monde que d’un monde autre, essentiellement autre, à jamais différant, pour parler comme Derrida. Or le monde ne peut être "différant" de lui-même. Tout au plus diffère-t-il dans le temps et l’espace, mais pas dans sa facticité hic et nunc. Quand bien même le monde serait ce qu’ils souhaitent, les romantiques, les « alter’ », les rêveurs, les nostalgiques en seraient mécontents, désireraient mieux. Les reproches adressés au présent ne sont pas adressés à un étant déterminé mais à tout étant présent, au fait même, pour cet étant, d’être (et donc d’être un étant présent). Le privilège de ce qui existe est d’exister, mais c’est un privilège exorbitant. L’inexistant, lui, offre l’avantage de n’offrir aucune prise au mécontentement effectif, vécu. Or l’homme a si peu le pouvoir d’agir sur le monde présent, qu’il est d’autant plus fou (mais hélas plus banal) de croire pouvoir agir sur celui de demain ou ressusciter celui d’hier.
La pensée de Rosset n’est pas une pensée de la résignation, puisque celle-ci serait déjà évitement de la souffrance et non recherche de la souffrance. Non seulement le malheur, la souffrance, le tragique, l’inadmissible ne m’empêchent pas d’être heureux, mais encore ils en sont la condition. Puisque l’existence est de toutes façons peu ou prou inacceptable et faite d’horreurs, et que le bonheur n’en est pas pour autant exclu, c’est que l’ingestion et la digestion du pire sont le meilleur garant d’un pouvoir-tout-accepter qui est aussi un pouvoir-être-heureux malgré tout, et je dirais même avec tout. Car la question est bien de savoir si l’on est heureux malgré tout ou grâce à tout. Et je pencherais pour la seconde option, qui inclue la première tandis que l’inverse n’est pas vrai. Le bonheur malgré et avec le malheur est donc la preuve et l’épreuve que hic et nunc, le pire ne m’interdit aucunement de jouir, tout au contraire. Jouir de ce qui me contrarie fournit en effet un surcroît non seulement d’agrément mais aussi de force et de puissance (cf. Spinoza) qui me permet d’avoir le dessus sur le triste, c’est-à-dire le sinistre. Car qui croirait que son pouvoir m’est funeste se trompe et est d’autant plus faible d’avoir cru que son bonheur excluait en fait le mien (pas en paroles évidemment, l'idéologie se chargeant de me faire croire que l'on veut mon bonheur) , que je suis plus fort d’avoir été heureux malgré cela. L’acceptation rossétienne n’est pas résignation, elle dit simplement que ce qui est n’est pas "mauvais". Car le rebelle, le mécontent, ne veulent pas seulement changer les choses, il disent aussi que ce qui est ne devrait pas être (devrait ne pas être, n'a pas le droit requis pour être). C’est quand un discours sur le droit remplace un discours sur le fait que l’inacceptation devient inacceptable pour Rosset. Car vouloir améliorer peu ou prou un donné à partir du donné est pardonnable – même louable. Mais disqualifier une réel pour le seul fait qu’il est (et quel réel fut jamais accepté ? ) relève plus de l’illusion et même de la faute de goût. D’une part, qui me garantit que je puisse effectivement changer quoi que ce soit (surtout en ne réclamant qu' à ce qui me déplaît de changer de soi-même), quand bien même je le voudrais plus que tout et affirmerais, preuves à l’appui, que ceci est mauvais (et notons que lui demander un changement est aussi contradictoire que de vouloir ce qu’on ne veut pas) ? Ce serait donc à moi de changer les choses, pas à celui qui fait qu’elles sont ce qu’elles sont (lieu commun - et plus facile à dire qu’à faire je le concède). D’autre part, qui me garantit que, une fois les choses changées, je procède effectivement à l’assomption de ce changement ? Qui m’assure que les choses seront aussi désirables quand elles seront effectives ?
Je ne condamne aucunement l’espoir ni la contestation. Et d'ailleurs, la révolte illusoire a son pendant qui est le discours de l'ordre qui infère de l'existence le devoir-être de ce qui existe : la société est telle, donc elle devait l'être. Le tragique enseigne donc aussi de ne pas se résigner. Précision d'importance. Seulement, il ne faut pas chercher chez Clément Rosset de politique. Et même les positions de Rosset, sur les altermondialistes notamment, ne sont pas à comprendre dans une dimension partisane, mais cherchent bien plutôt à mettre en lumière la dimension affective des phénomènes sociopolitiques (et autres), dimension qu’il juge au principe d’une certaine forme de folie et d’illusion. Pour finir je dirais que Rosset est indéfendable (et donc en même temps incondamnable). Il prône, avouons-le, une certaine forme de résignation, mais non pas tant, je pense, pour disqualifier toute opposition que le caractère onirique de l’opposition (« un autre monde est possible »). Et je crois bien que Rosset lui-même nous prouve que l’acceptation du donné ne peut se passer, ultimement, de la position d’un changement possible. Le donné serait ceci : les hommes, dans leur immense majorité et ce depuis des siècles, s’illusionnent (et ce, dans le combat même contre l’illusion, platonicien par exemple). Le changement attendu serait : une attitude tragique face au donné. Rosset, en posant l’irréductibilité du donné (et avec lui les deux approches opposées corrélatives des caractères de ce donné), pose donc, au sein même de ce donné, l’effectivité d’un mieux (entendons : plus joyeux). Mille exemples foisonnent alors pour nous montrer qu’il est possible (puisque constatable) que des hommes, quels qu'ils soient aiment le réel (n'allons pas infliger à ceux qui souffrent l'interdiction d'être joyeux malgré leur souffrance) . Ce sont donc finalement toujours ceux qui vivent et non ceux qui parlent qui ont raison. Vivre le réel ou vivre la politique c’est une seule et même chose si l’on comprend bien que consentir et accepter ne sont pas dissociables et qu’ils sont la condition même d’une prise sur les choses.
En d'autres termes, et, je l'avoue, pour faire appel à l'autorité philosophique qui m'attirera le plus de crédit parmi mes possibles détracteurs, nous appelerons dans une perspective spinoziste (dont ne se recommande cependant pas explicitement Rosset sur ce point) un tel changement immanent au donné, par opposition à l'espoir d'une transcendance salvatrice (l'autre monde, un monde meilleur, la justice) qui, par définition, ne vaut que dans la mesure où elle est inaccessible. Il est cependant difficile de faire référence à l'immanence du politique chez Spinoza sans rallier les positions de spinozistes marxistes comme Negri par exemple, ralliement qui n'est aucunement mon but, sans pour autant que celui-ci soit de les contester. Je ne vise par cette allusion à Spinoza qu'à inscrire Rosset dans le possible politique qui n'est pas en contradiction avec la nécessité tragique de la réalité, Spinoza nous le montrant bien. Il s'agit donc de renvoyer l'autre, le double, à la transcendance irréductiblement hétérogène au donné et de rétablir, dans "l'ordre et la connexion des choses", l'immanence absolue de tout fait possible et réel. Il s'agit enfin, par là, de disculper quelque peu (sans les défendre, je le rappelle!) ceux qu'on accuse en montrant que leur position n'est jamais que le fruit de cette même immanence qui rend aussi possible ce qu'on est en droit de préférer. Mais la préférence n'est pas la morale. La politique n'est et ne doit peut-être qu'être affaire de goût, de bon goût j'entends (là est évidemment l'ambiguïté...), c'est-à-dire de ce qui convient à ce qui est. Je laisse là cette discussion compliquée qui n'est pas à ma portée, je la laisse aux intéressés, à qui j'espère pouvoir répondre.